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11 août 2008 1 11 /08 /août /2008 14:56
II. L'Europe superflue à la conquête de l'Afrique
1. De la superfluité des capitaux à la superfluité des hommes

Quand les hommes d'affaires devinrent des politiciens

Non pas pur mouvement idéologique ou "déclosion" de l'Etre d'une Europe, inévitablement vouée à la conquête, "l'expansion impérialiste, estime Arendt, avait été déclenchée par une curieuse forme de crise économique, la surproduction de capital et l'apparition d'argent "superflu" résultant d'une épargne excessive qui ne parvenait plus à trouver d'investissement productif à l'intérieur des frontières nationales". L'impérialisme commença lorsque la b ourgeoisie économico-financière fit son entrée en politique et imposa aux Etats-nations de soutenir leurs investissements de capitaux superflus à l'étranger. Le processus s'emballant, des résistances se manifestant dans les pays concernés, l'Etat intervint et procéda à l'"exportation de pouvoir gouvernemental".

Prenant le relais des financiers juifs européens, traditionnellement actifs hors des instances nationales pour pratiquer une économie transétatique, les bourgeoisies locales, accédant enfin, directement ou par l'intermédiaire des groupes parlementaires "complices", à un certain pouvoir politique, se lancèrent dans l'expansion. Tandis que "les hommes d'affaires [devenaient] des politiciens" se mettait en branle le "processus de réévaluation" qui dégrada la politique en donnant le primat à ; l'économique, en lui imposant ses propres critères et en confondant les intérêts d'une minorité restreinte avec ceux de la nation. C'est ainsi qu'"une poignée de capitalistes parcourant le globe, tels des oiseaux de proie, à la recherche de nouvelles possibilités d'investissement, flattant la soif de profit chez les plus que nantis et l'instinct de jeu chez les plus pauvres", était accompagnée d'une main d'ouvre superflue, "la foule engendrée par la monstrueuse accumulation du capital [pour des] voyages de découverte où rien n'était en fait découvert hormis de nouvelles possibilités pour l'investissement".

L'alliance des détenteurs de capitaux superflus et des hommes superflus

Le processus, loin d'être automatique, était donc porté par l'alliance entre "ces deux forces superflues, l'argent superfl u et la main d'ouvre superflue [qui] se sont donné la main pour quitter ensemble le pays". La bourgeoisie politiquement émancipée, les déchets de la société de classe et les détenteurs de capitaux superflus furent les piliers et la véritable base sociale du mouvement impérialiste européen.

La "foule", ce "sous-produit de la production capitaliste : les déchets humains que chaque crise, succédant invariablement à chaque période de croissance industrielle, éliminait en permanence de la société productive", constituait en fait une nouvelle couche sociale parasitaire, une menace sur la société dont "l'irresponsabilité fondamentale" rassemblait "une masse de gens eux-mêmes totalement libres de principes".

Aux conceptions économiques et amorales de l'action de la bourgeoisie s péculative confluaient les idées non moins apolitiques de la foule. L'irrespect pour la loi et la certitude de l'impunité, l'absence de conscience et de sentiment de responsabilité politique, les sentiments de frustration et de victime accumulés en Europe, le rapport passionné et ambivalent à la métropole devraient marquer durablement les esprits sur le continent africain. En soi, ces comportements auraient pu ne pas laisser de trace. Mais le fait que la foule était le "rebut" et le "sous-produit de la société bourgeoise", dont cette dernière ne pouvait absolument se séparer, puisqu'elle l'avait sécrétée, l'alliance des bas-fonds avec la haute société, leur sentiment de complicité et d'interdépendance : tout cela tendit à légitimer et à transformer en normes des actes, qui, en métropole, au raient été immédiatement condamnés.

Ces protagonistes de l'impérialisme et leurs relais à la métropole seraient d'autant plus attachés à leur nouvel "engagement" qu'ils ne devaient pas oublier complètement leur dette à l'égard de ce dernier.. En effet, Arendt estime que "[l'impérialisme] donna un souffle nouveau à des structures politiques et sociales que menaçaient très clairement les nouvelles forces sociales et politiques et qui, en d'autres circonstances, sans cette interférence des développements impérialistes, n'auraient guère eu besoin de deux guerres mondiales pour disparaître". En fait l'expansion avait sauvé une part significative de la bourgeoisie et permis de faire fonctionner les mythes nationalistes, en vérité déclinants. La politique, au sens noble du terme, en avait entre temps était bouleversée, bafouée.

L'illusion de l'impérialisme

Lourd de conséquences pour l'avenir de l'Afrique fut le fait qu'analysé "en termes marxistes, le phénomène nouveau d'une alliance entre la foule et le capital semblait tellement contre nature, si manifestement en désaccord avec la doctrine de la lutte des classes, que les réels dangers de l'ambition impérialiste -diviser l'humanité en une race de maîtres et une race d'esclaves, en nobles et en vilains, en hommes blancs et en peuples de couleur, autant de distinctions qui étaient en fait des tentatives pour unifier le peuple conçu comme une foule- passèrent totalement inaperçus". Les "réels" problèmes touchaient à la gestion et à la soi-disant rationalisation économique de projets tous plus irrationnels les uns que les autres.
Mais au-delà de ces aspects avant tout économiques, il ne faut pas oublier que l'un des plus grands paradoxes réside dans ce que la geste coloniale du XIX° siècle s'inscrivit dans la droite lignée du projet inouï de la Révolution française et de sa prétention à l'émancipation universelle. Ce projet, juge Arendt, souffrait déjà originellement d'un pathos qui jouera à plein durant la colonisation. Les révolutionnaires n'avaient pas évalué le rôle désastreux de la compassion, de la bonté, du sentiment et du cour ou de l'âme quand on les expose en public. Confondre les bons sentiments, les idéaux éthiques de vertu et de bonté avec les conditions propres à la politique ne pouvait que conduire à des erreurs lourdes de conséquences, dont le projet colonial, qui, confondant libert&eac ute; et libération se prétendait émancipateur, serait loin d'être exempt.

2. le rêve d'adolescent de l'exotisme

Les idéaux de jeunesse

Quels furent les ressorts "psychologiques", dirions-nous, du départ de l'homme européen vers les "terres étrangères et étranges"? Que signifie ce départ du point de vue de la société et du monde européens ? En quoi ces motivations influencèrent-elles le système politique ou apolitique colonial et, au-delà, l'Afrique contemporaine ?

Comme le rappelle Arendt, "les spéculateurs animés par l'esprit impérialiste étaient secondés par des fonctionnaires qui voulaient que "l'Africain reste africain", cependant qu'une certaine minorité d'hommes qui ne s'étaient pas encore défaits de [leur] " idéal d'adolescent", voulaient aider l'Africain à "devenir un meilleur Africain" - quoi que cela pût signifier".
Et effectivement, l'armée et les services administratifs coloniaux pullulaient de "pourfendeurs de dragons qui partent enthousiastes vers des terres lointaines et curieuses, aux peuples étranges et naïfs, pour y attaquer les innombrables dragons qui les dévastaient depuis des siècles" ainsi que de "cette juvénile noblesse qui a préservé et infantilisé les valeurs morales de l'Occident". Arendt concède que "l'esprit de chevalerie, de noblesse, de bravoure", les "rêves véhiculant le meilleur des traditions européennes et chrétiennes", "les idéaux de jeunesse façonnés par le système des public schools" étaient portés par le "meilleur de la jeunesse britannique". Le problème était que ces valeurs étaient transposées dans des mondes où elles ne pouvaient aucunement revêtir le même sens et remplir les mêmes fonctions. De plus, et c'est l'essentiel, "les services coloniaux les emmenaient loin de l'Angleterre et les empêchaient [...] de transposer l'idéal de leur adolescence en idées d'homme mûr". Les rapports particuliers avec les populations locales prenaient en conséquence la forme, ou d'un arrogant mépris, ou d'une espèce d'ethnophilie absolument incompatible avec l'idée d'une égalité citoyenne. Un autre élément, tout aussi déraisonnable sous ses dehors respectables, allait entrer en jeu. Cette immaturité, cette innocence et cette pseudo pureté étaient en effet extrêmement dangereuses dès lors qu'elles s'accompagnaien t de la légende non moins naïve et nuisible d'une mission civilisatrice.

La légende du fardeau de l'homme blanc

Les ouvres de Kipling témoignent de cette grande idée d'après laquelle les Anglais devaient conquérir le monde, le garder et "le porter sur leurs épaules". Et le fait est que nombreux furent ceux qui, dans l'Europe cultivée, et pas seulement au sein de l'élite britannique, crurent réellement et en toute sincérité devoir porter le "fardeau de l'homme blanc" et remplir leur mission civilisatrice. Si cette idée paraît raciste ou hypocrite il n'en demeure pas moins, qu'on le veuille ou non, qu'elle demeure pérenne bien après les "décolonisations". Le néopaternalisme, la culpabilité que ressentent certains jeunes occidentaux, l'engagement passionné dans les secteurs associatifs ou pr ofessionnels de l'humanitaire de milliers de gens ou encore les programmes d'aide au développement, dont certains paraissent devoir, à leur insu, perpétuer le rapport Nord-Sud de dépendance : tous ces modes de pensée et ces habitus occidentaux sont plus ou moins issus de la légende du fardeau. Le fait que certains, peut-être même sans s'en rendre compte, donnent l'impression de vouloir seuls assumer, en tant qu'Occidentaux, la responsabilité de l'héritage de l'Afrique contemporaine est intéressant à cet égard. Une telle idée peut poindre dans certaines présentations de l'Afrique dans les manuels scolaires, ou encore dans la volonté de certains partis politiques de parrainer l'idée de repentance de la France, à propos de la traite négrière, et d'en faire un atout électoral. Il est d'ailleurs étonnant que cette idée, sub stantiellement liée à l'impérialisme, ait retrouvé une telle vigueur, alors que le colonialisme est désormais démythifié voire condamné dans les nouveaux programmes scolaires et, de façon plus nette, dans le logos épuré - le politically correct- des espaces publics européens de notre XXI° siècle. L'ironie est que l'image de "bizarres et chevaleresques protecteurs des faibles", que renvoyaient les "meilleurs" agents de l'impérialisme, est désormais officiellement mise en cause, mais, concrètement, prise en charge par les professionnels et les bénévoles de l'humanitaire !

Les grandes responsabilités des irresponsables

Un paradoxe surgit encore dès lors qu'un "sens exagéré [des] responsabilités" émanait d'Européens pour lesquels "l'impérialisme n'était pas autre chose que l'occasion fortuite de fuir une société où l'homme devait oublier sa jeunesse pour pouvoir devenir adulte". Ceux qui avaient quitté leur patria, pour, sous prétexte de la mieux servir, s'en échapper, prétendaient désormais endosser de grandes responsabilités politiques, à des échelles et sur des distances inouïes. Hannah Arendt brosse ici un portrait de Lawrence d'Arabie, en qui elle voit l'archétype du "personnage impérialiste". En choisissant de jouer le "Grand Jeu", celui-ci s'extrayait du carcan d'une vie sociale européenne étriquée, se séparait de "tous ses habituels liens sociaux, famille, occupations régulières, buts précis, ambitions, place réservée dans la communauté à laquelle on appartient de naissance", pour goûter &ag rave; la vie dans son apparente pureté infinie. L'"immense désir de quitter le triste monde de la respectabilité" était satisfait dans le départ et dans la perte de son identité, garants d'une vraie liberté. On pourrait non sans humour voir dans cette attitude comme une sorte d'exit option à l'usage de certaines classes d'Européens !

Cependant, nous dit Arendt, cette soif d'abandon de soi aux vents du départ, au mouvement des peuples du Sud, à l'extension de la civilisation ou encore aux forces secrètes de l'histoire contenait en soi "la fin de la réelle fierté de l'homme occidental". Celui-ci aspirait désormais à devenir la "fonction" d'un mouvement civilisateur qui le dépassait et sur lequel il ne pouvait avoir aucune prise. La contrepartie d'une telle identité fonctionnelle n'était pas tant la liberté ; absolue qu'une irresponsabilité notoire.

C'est pour cela que les terres et populations conquises n'avaient aucune importance en soi. Elles n'étaient que des étapes dans la réalisation d'un processus salvateur, d'accession de l'homme européen à l'Authentique ou à la Liberté. Les impérialistes étaient devenus les serviteurs dévoués et "innocents" de ces processus et pensaient dans leur for intérieur n'avoir à ce titre aucun compte à rendre ni à leurs métropoles ni à des populations dont la présence n'était que fortuite, qu'une épreuve dans l'accomplissement du processus historique.
Sur le terrain, c'est la bureaucratie qui allait être l'organisation la plus apte à prendre en charge un tel mouvement. Elle permettrait, dans le cadre du système le plus anonyme et antipolitique qui soit, de gara ntir le règne des pseudo idéaux des agents impérialistes, à la barbe des populations dominées.

3. le règne des administrateurs : le décret contre la loi

Le double détachement des administrations coloniales

Le détachement, selon Arendt, l'une des caractéristiques essentielles du mode de gouvernement administratif dans les colonies, a une double signification. La première découle de ce que "l'impérialisme présente cette caractéristique que les institutions nationales y demeurent distinctes de l'administration coloniale". L'administration coloniale n'eut de cesse de protester contre "l'ingérence" de la nation dans son domaine, de revendiquer son autonomie et les particularités qui l'empêcheraient à jamais d'appliquer les mêmes lois, normes de justice et de liberté que celles en vigueur dans la m étropole. "Partout, précise Arendt, les administrateurs impérialistes voyaient dans le contrôle exercé par la nation un insupportable fardeau et une menace contre leur domination". Carl Peters, explorateur et colonisateur allemand, fut ainsi contraint, par les autorités nationales, à la démission, du fait des atrocités infligées aux indigènes en Afrique sud-orientale allemande. Les impérialistes ouvraient à l'extension de leur pouvoir tout en empêchant la formation d'un véritable corps politique. Leur détachement à l'égard de la métropole recouvrait en fait leur profonde méfiance à l'égard de la vie politique, de tous les compromis, de tous les risques et de la responsabilité qu'elle impliquait.

La seconde signification de la notion de "détachement", et la plus lourde de conséquen ces, concernait les "sujets" indigènes. La "profonde absence d'intérêt"-à ne pas confondre avec les sentiments d'amour, de compassion ou autres- pouvait aboutir à "une forme de gouvernement plus dangereuse que le despotisme et l'arbitraire". En effet si l'oppresseur ou le corrupteur partagent encore le même monde que l'opprimé ou le corrompu, "l'insensible administrateur" n'avait pas même conscience de ce qu'il avait inventé un nouveau système politique fondé -qu'il l'ait voulu ou non- sur la race et la bureaucratie. Le contact avec les indigènes était vécu comme "forcé" par les nécessités d'un service intègre des intérêts impérialistes -fallacieusement identifiés à ceux de la "mère-patrie". L'absence d'intérêt commun, le sentiment d'apparten ance à des mondes étrangers et inégaux, ajoutés au souvenir du choc de la première rencontre précédant l'émergence de la notion de race, présageaient du pire dans l'exercice du pouvoir pour le pouvoir. Cette notion de détachement est importante aussi parce que, ne considérant les pays conquis que du seul point de vue de l'accomplissement du processus impérialiste, elle supposait qu'on négligeât tout caractère singulier, propre et original à chacun de ses territoires. Cette uniformité fonctionnelle sera paradoxalement, nous dit Arendt, réinvestie par les thuriféraires d'un Tiers-Monde dont elle estimait qu'il n'était qu' "une illusion ou une idéologie". La prise de conscience de l'unité dans le sous-développement par les intéressés est, de ce point de vue, l'héritière du pré jugé européen qui avait fait d'une différence civilisationnelle un critère de discrimination politique.

La philosophie du bureaucrate et l'abolition de la politique

Comment faire face au surgissement d'"un mode de vie sans précédent au Sud" et d'"un mode de gouvernement sans précédent au Nord" ? Comment allait-on stabiliser l'entreprise impérialiste et pérenniser la présence européenne dans les colonies ? On répondrait à de telles interrogations en ajoutant à la race, en tant que principe du corps politique, la bureaucratie, comme principe de domination. L'exportation de capitaux dut bientôt s'assurer le soutien des Etats européens, devenu indispensable à la domination des peuples étrangers. La bureaucratie fut en fait l'organisation requise pour l'expansion à grande échelle d'une part, pour le m aintien de la férule européenne de l'autre. Ne fut donc exportée que l'administration ayant en charge la gestion des territoires soumis et de leurs populations. L'"Etat bifurqué", conceptualisé par Mahmood Mamdani, naît ici, avec ses espaces absolument discriminés. D'une part la communauté des citoyens ou le "corps politique de la race", de l'autre la communauté des sujets ou les "indigènes".

Mais au-delà du statut des populations, c'est aussi tout un pan de la tradition politique européenne qui était ébranlée. Et les meilleurs éléments des grandes familles de notables européennes s'engouffraient dans la brèche. La figure de l'administrateur émergea alors, avec son goût pour les rapports, son mode de gouvernement par décrets, "dans un secret plus hostile que celui de n'importe quel desp ote oriental", son respect pour la tradition de discipline militaire et ses rêves chevaleresques, son inflexible "sens du devoir et du sacrifice". Le système politique inédit mis en place dans les colonies déroutait, jusqu'aux protagonistes eux-mêmes, à cause de son manque de clarté, du flou juridique, de l'indéfinition des compétences et des statuts administratifs, de la confusion entre attributions administratives et politiques qu'il impliquait. Les jugements individuels prenaient de plus une dimension exorbitante dans le fonctionnement de l'ensemble...

Arendt décrit certains des caractères du nouveau système politique en citant le Gouvernement des races assujetties, de Lord Cromer, consul général britannique en Egypte. Elle en dégage comme une "philosophie du bureaucrate". On peut y lire que l'influence personnelle sans autre forme lé gale peut suffire efficacement en pays étranger, que l'influence officieuse est préférable à toute autre parce qu'elle permet de modifier à son gré et à tout moment toute décision politique. On évite de surcroît de mettre en cause la métropole, la discrétion devenant la première vertu et l'espace proprement politique étant circonscrit aux "coulisses". La bureaucratie coloniale forme une "minorité avertie" d'experts, priée de n'avoir aucune opinion sur la politique en général. Elle doit agir en cachette, dans le dos des peuples tant indigènes que métropolitains. En effet, toute démocratisation de la politique étrangère et coloniale constituerait une menace. Le peuple de l'Inde ne saurait être gouverné par le peuple de l'Angleterre puisque "tout peuple est fondamentalement une major ité non avertie". L'enjeu est de pouvoir agir à l'abri du contrôle de toutes les institutions publiques, de la presse au Parlement. La figure tutélaire d'un tel régime est donc plus celle de l'agent secret que celle du chevalier protecteur des peuples faibles. Quant à la vertu requise, on pourrait dire que, sous couvert d'une dextre discrétion, il s'agit en fait de "la vulgaire duplicité de l'espion".

C'est donc bel et bien un système politique apolitique voire antipolitique, excroissance d'une antichambre d'ambassade, accession d'un bureau d'expertise administrative au pouvoir politique, qu'implantèrent les Européens en Afrique. Si l'on se rappelle les motifs premiers de l'impérialisme - l'exportation des capitaux superflus avant même l'expansion pour l'expansion- on peut estimer avec Arendt que "le déclin des nations a variablement commencé avec l a corruption de leurs administrations permanentes et avec la conviction générale que les fonctionnaires sont à la solde non de l'Etat, mais des classes possédantes". Comme "la marche de la nation et sa conquête des autres peuples, dès qu'on laisse libre cours à leur propre loi, aboutit à la prise de conscience de l'identité nationale des peuples conquis et à la défaite du conquérant", l'Afrique indépendante allait s'organiser, sur les modèles stato-nationaux européens. Et ce fut surtout à partir de l'expérience politique qu'elle en avait eu et à partir des "réalisations" qui restaient en place et qui seraient, du commun accord des nouvelles élites africaines avec leurs interlocuteurs européens, protégées, que naquit la vie politique africaine.

De l'abolition de la loi au règn e de la violence

C'est dans cette perspective qu'il faut se rappeler que durant la période coloniale "l'exportation du pouvoir fit d'abord que les instruments de la violence de l'Etat, police et armée, qui dans la structure de la nation allaient de pair avec les autres institutions nationales et demeuraient sous le contrôle de celles-ci, se trouvèrent séparés de ce corps et promus au rang de représentants nationaux dans des pays arriérés ou sans défense". L'expérience africaine de l'Etat européen ne fut donc que partielle -"bifurquée"-, dès lors qu'elle fut soumise à l'impératif de la soumission de populations assujetties qu'on devrait empêcher de devenir des "peuples". La différence essentielle entre le décret et la loi, sans même évoquer la hiérarchie des normes qui subordonne toute loi &ag rave; la Constitution, était battue en brèche par les instances exécutives. La loi et ses espaces propres d'apparition puis d'application demeuraient introuvables. La source du pouvoir n'était plus, même en théorie, le peuple, mais le processus impérialiste dans sa toute-puissante nécessité.
La réduction hobbesienne du pouvoir politique à un processus d'accumulation indéfinie de pouvoir était déjà courante depuis la modernité politique européenne. Mais c'est en Afrique qu'elle parut trouver le terrain idoine pour son application. L'absence ou la faiblesse d'un contrôle politique efficient sur les agissements des agents administratifs, leur sentiment général d'impunité, leurs foncières irresponsabilité et immaturité, la virulence des consciences, mêmes non explicitées, de race, le fait, comme le rappelle Arendt que "le massacre insensé des tribus indigènes dans le Continent Noir restait tout à fait dans la tradition de ces tribus elles-mêmes" : tous ces éléments participèrent de l'utilisation d'une violence radicale dans les colonies. Des procédés jusque là inédits furent introduits dans les politiques étrangères, donnant lieu à des massacres sans précédents, à la décimation de paisibles populations, aux assassinats les plus insensés... Les conditions de "l'inversion du Décalogue", qui aura lieu dans l'Europe du totalitarisme, se mettaient en place.

La race étant au fondement de la nouvelle communauté politique blanche, l'on put assister, grâce à l'action conjuguée de la bureaucratie, à l'émergence des "massacres administratifs". C'est ainsi que d ans les conditions extrêmes de l'Afrique du Sud, la violence serait bien la plus sûre garante de la cohésion et de la domination de la communauté de race. Elle serait l'outil efficace de transformation d'un groupe défavorisé, les Boers, en une race de maîtres. En effet, par la violence, une classe basse pouvait en créer une plus basse encore et acquérir ainsi, dans la nouvelle hiérarchie sociale artificielle, une position inespérée. La foule européenne avait découvert "quelle "merveilleuse vertu" une peau blanche pouvait être en Afrique". Et la violence était alors un élément essentiel de la pérennisation d'une situation sociale qui n'avait en fait pas de base sociale ! Ici aussi, on fera le lien entre l'utilisation par l'impérialisme de ces méthodes et la situation africaine contemporaine où la position des élites, de la bourgeoisie comprador aux caciques militaires, tient souvent à l'existence d'appareils répressifs conséquents. "L'arrogance [...] érigée en mode de gouvernement", la violence comme moyen d'exercice légitime d'un pouvoir, monopolisé par le corps politique de la race, avaient durablement régné en Afrique.

Conclusion

Les analyses de Hannah Arendt furent critiquées. Sa théorie de l'impérialisme elle-même serait par trop économiste, négligeant les éléments de continuité avec la première vague de colonisation européenne, faisant l'impasse sur la dimension idéologique de l'impérialisme -de la laïcisation du concept de christianisation en celui de civilisation au pathos impérial de l'Europe. Du point de vue de l'analyse économique, elle s'avérerait même être fausse. Mais il convient de rappeler ici que Hannah Arendt ne prétendait pas tant écrire une histoire positive du phénomène impérialiste que d'en déceler, dans la perspective des origines du totalitarisme, les éléments saillants, significatifs et signifiants. Cette optique privilégie donc la perception des contemporains par rapport aux données "scientifiques" exhumées, puis réagencées, après coup, par les historiens, en un récit causal logique. Arendt inscrit de plus le phénomène étudié dans la continuité de la tradition occidentale, à l'aune de laquelle elle peut le juger. Une autre critique pourrait lui être faite : son eurocentrisme. N'estime-t-elle pas que les Africains n'avaient pas créé de monde alors que l'anthropologie a prouvé le contraire en mettant en lumière la ric hesse des "mondes de l'Afrique" ? Ne se focalise-t-elle pas trop sur l'Afrique du Sud dont elle étend spécieusement l'analyse à tout le continent ? Ne refuse-t-elle pas d'abandonner son point de vue européen alors que le "relativisme culturel" interdit désormais de juger une culture à partir des critères d'une autre ? Toutes ces critiques sont justifiées mais n'impliquent pas qu'il faille faire l'impasse sur une approche aussi originale que l'est la sienne. Nous avons déjà vu que Arendt s'inscrivait dans la filiation de la tradition de pensée occidentale et que c'est à ce titre qu'elle s'autorisait à la critiquer. Ne croyant pas à un point de vue déterritorialisé, abstrait des conditions terrestres et mondaines qui marquent tout un chacun, elle pensait, au contraire, en exposant le point de vue d'une Européenne, certes exilée aux E tats-Unis d'Amérique, mais européenne tout de même, participer de cette pluralité de perspectives sur un même objet qui, seule, pourrait nous permettre de le comprendre réellement. Son point de vue est donc conditionné et ne prétend pas ne pas l'être. Il est, en l'occurrence, pour les catégories dont elle use, principalement gréco-romain et chrétien. Et c'est à l'aune de cette tradition que Arendt jauge, non seulement l'Afrique, mais aussi l'Europe, dont les destins se nouent l'un à l'autre à la fin du XIX° siècle. Ce nouage ayant été commandé par le mouvement impérialiste européen, il convient, afin de le comprendre et de pouvoir s'en faire un jugement, de se plonger dans les expériences vécues par les protagonistes. Pour cela, Arendt fait usage de ce que Kant nommait la faculté de "mentalité &ea cute;largie", épousant le point de vue de l'autre, par exemple celui des Boers, afin de mieux le cerner et d'y mieux résister. Cette démarche n'a donc rien à voir avec celle qui, par une incroyable injustice anachronique, jugerait des événements passés à l'aune de nos critères, dont on est obligé au préalable de supposer qu'ils sont les meilleurs jamais apparus sur terre. Epouser, le temps de la formation d'un jugement, les différents points de vue des participants d'un même événement, c'est aussi reconnaître que les idées, comme par exemple, l'idée d'Humanité, n'ont d'actualité que lorsqu'elles sont prises en charge par les participants d'une même communauté. D'où l'importance de comprendre leur point de vue.

Chemin faisant, Hannah Arendt ouvre certainement quelques pistes intéressantes. D'abord, admet tre le fait que loin de constituer en soi l'acmé ou la chute de l'Europe, l'impérialisme s'inscrit dans un long déclin des traditions et structures politiques européennes, et constitue, en fait, l'une des réponses à ce déclin. A lire Arendt, un Africain pourrait quasiment plus s'apitoyer sur le sort d'un Européen impérialiste que l'inverse ! L'Afrique, nous l'avons vu, fut marquée par une partie seulement des structures politico-administratives européennes, et par un pan de la tradition culturelle qui avait, au préalable, subi une "réévaluation" profonde. Faire ce constat permettrait de ne pas céder à la tentation d'une condamnation absolue de l'Europe dans son ensemble, fallacieusement présentée comme un bloc homogène, unanimement mu par des motivations intrinsèquement impérialistes. Reconnaître les continuit&eacu te;s proprement africaines qui marquèrent le système colonial participerait aussi d'une vision assainie de la question. Ceux qui vilipendent toute la tradition occidentale et lui opposent une prétendue innocence africaine devraient d'ailleurs se rendre compte qu'ils le font en reprenant à leur compte les pires éléments de cette même tradition qu'ils fustigent, et dont le propre est d'être complexe et de contenir tout et son contraire. Cette posture a d'ailleurs pour revers de perpétuellement considérer les Africains comme des êtres passifs, irresponsables, impuissants et asservis par les conditions qui leur sont imposées, qu'elles soient naturelles ou politiques. Une telle opinion constitue un mensonge historique en même temps qu'un déni d'humanité. Isoler au contraire les éléments - culturels, politiques, techniques etc. - qui, partis d'Europe puis associ&eacut e;s à d'autres éléments proprement africains, ont profondément marqué l'Afrique, permettrait aux Africains et aux Européens d'éviter de les reprendre à leur compte, comme ils l'ont déjà fait et continuent parfois inconsciemment de le faire.

A terme l'approche arendtienne rappelle aux Européens comme aux Africains que l'Humanité -au-delà de la simple reconnaissance du fait d'être né humain- n'existe que si au sein d'une communauté organisée, on décide ensemble de la garantir politiquement. Croire que l'on naît pourvu d'une dignité d'humain partout dans le monde, attendre d'une déclaration de l'ancienne puissance coloniale ou d'organismes internationaux qu'ils l'instituent ou la reconnaissent pour soi et à sa place n'est que vaines illusions. De même, Arendt appelle à ne pas reconduire la confusion entre l'&ea cute;conomie et ses principes, - l'accumulation, la gestion rationalisée, la fonctionnalisation de tout à la quête d'un chimérique profit- et la politique, soumise à la condition d'émergence d'un espace commun d'action et d'expression, de débats et d'échanges des idées relatives au vivre-ensemble. L'économie et la satisfaction des besoins vitaux ne seraient plus comprises comme la fin de la politique mais comme sa condition la plus impérieuse et la plus urgente.. L'administration a sa tâche, qui est de pourvoir à ces besoins, la politique la sienne, qui est de permettre la participation des citoyens aux choix d'organisation et de changement de la communauté. On sait bien que cette question est extrêmement épineuse tant la situation sanitaire et alimentaire de l'Afrique paraît critique dans certains pays. Rappeler que ni l'humanitaire ni le matérialisme eff réné de certains élites ne constituent des fins de la politique paraît cependant essentiel. Le dernier élément de l'analyse arendtienne que nous pourrions retenir a justement trait au caractère politique de la relation que devraient entretenir Europe et Afrique. En convoquant chacun face à ses responsabilités, dans le processus impérialiste puis dans le régime colonial, Arendt mettait en évidence le fait que la politique est un phénomène fragile, jamais définitivement acquis, fruit d'une tradition qui n'appartient en propre à personne. En prétendant la confisquer sur la base d'un principe de race, les Européens s'en étaient d'ailleurs eux-mêmes privés. Les mouvements totalitaires devaient plus tard l'annihiler. Certains, au nom d'une tradition réifiée dans la plus pure tradition chauviniste occidentale, d'autres au nom d'une irréductible authenticité, mélange d'exotisme et de mauvaise psychologie, prétendent que l'Afrique est d'essence rétive à la relation politique. Contre cet argument simpliste, qui tire sa force d'une tradition épistémologique qui sépare radicalement la politologie de l'ethnologie, ainsi que de la longue expérience africaine de "l'Etat bifurqué", l'on pourrait espérer qu'émerge une pensée nouvelle sur l'Afrique. Prenant en compte les conditions dont a hérité le continent et la pluralité des opinions qui s'expriment à son égard, on pourrait alors, comme l'espère Françoise Vergès, "repenser l'esclavage, l'abolitionnisme et le colonialisme sous des angles nouveaux, au-delà de la condamnation morale et vertueuse". Ce faisant, on parerait à la reconduction des impasses traditionnelles dont on tirerait au contraire les leçons. Etablir des relations proprement politiques, fondées sur l'idée qu'Africains et Européens, jouissent d'une égale aptitude à s'organiser de façon légitime et à être reconnus comme tels, tel est l'enjeu pour les Européens comme pour les Africains, de la pleine reconnaissance et de l'assomption de leur héritage.

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Published by Juliette Abandokwe - dans Dossier
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