Textes de Juliette

18 septembre 2008

Noël Kodia est essayiste et critique littéraire

Emmanuel Martin est économiste, responsable de la publication du projet www.unmondelibre.org.

 

Le manque d’alternance pacifique est un des symptômes qui nourrit la déception à l’égard de l’importation de la démocratie à l’occidentale dans les pays africains. En dehors de quelques rares cas comme le Sénégal, où Senghor cède le pouvoir à son Premier ministre Abdou Diouf en 1981, ou une année après, lorsque Ahidjo donne les rênes du pays à Paul Biya, l’alternance reste généralement lettre morte ou bien se fait dans le sang.

Les évènements récents au Kenya, au Zimbabwe, ou en Mauritanie nous rappellent cette triste réalité. Les Africains avaient espoir que la lointaine chute du mur de Berlin change aussi quelque chose pour eux, mais la proclamation de la «fin de l’histoire » et de l’avènement de la démocratie de marché par certains intellectuels avait été sans doute quelque peu hâtive. Quels éléments peuvent expliquer cette incapacité chronique à respecter l’alternance en Afrique ? 


Chaque période de l’histoire africaine apporte des éléments qui se superposent pour finalement expliquer la situation actuelle.

Un premier élément de réponse tient sans doute à l’histoire de l’autorité dans de nombreux pays africains pendant la période précoloniale. Les royaumes et chefferies qui prédominaient largement en Afrique étaient régis par les principes hiérarchiques du clan ou de la famille. Le fait que les ethnies ou clans étaient homogènes dans ce système constituait un facteur de légitimité aux yeux de ces populations. Rares étaient les peuples qui se révoltaient contre leur souverain pour une alternance.

L’alternance « à l’africaine » est régie par des traditions bien précises qui font que le candidat à l’alternance est connu de longue date. Cette configuration n’empêche pas forcément une bonne gouvernance. Il était même possible d’assister à des conseils de villages afin de discuter, voire de démettre le chef pour fautes graves. Pour autant, le respect de l’autorité est sacré et l’alternance « démocratique » (dans l’acception actuelle du terme) n’était pas exactement la caractéristique principale de ce système.

Le fort lien communautaire qu’on trouve en Afrique contraste d’ailleurs avec l’individualisme en Occident qui a pu y permettre un fonctionnement de la démocratie qui respecte les droits individuels et qui circonscrit le pouvoir de l’autorité politique. Avec ces institutions précoloniales autoritaires et communautaristes, le terrain est donc déjà préparé en Afrique pour un futur autoritarisme « national ». Avec la colonisation deux types de problèmes ont été générés. En premier lieu, dans les pays sous influence française essentiellement, la colonisation a importé un modèle administratif centralisé qui a étouffé le système décentralisé préexistant, en élevant le centre de gravité de l’autorité vers l’Etat central. En deuxième lieu et de manière complémentaire, le découpage territorial opéré par le colonisateur pour créer de toutes pièces des Etats a été effectué sans égards aux ensembles ethniques. Les Etats ont été dessinés territorialement sans être calqués sur les nations.

Des mêmes ethnies ont ainsi été séparées par des frontières arbitraires. Et des ethnies différentes ont été regroupées dans un même Etat dans lequel l’autorité est très centralisée. A titre d’exemple, le nord de la Côte d’Ivoire et le sud du Burkina Faso se partagent les mêmes peuples. On rencontre le peuple Kongo en Angola, en République Démocratique de Congo et au Congo-Brazzaville. Cette double situation constituera un terreau favorable pour l’explosion plus tard des guerres et conflits ethniques et claniques visant à conquérir et à préserver les richesses par le pouvoir centralisé.

Après les indépendances, la centralisation du pouvoir par une main de fer a pu faire taire les divergences issues des découpages ethniques aléatoires (comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire). Les nouveaux présidents instituent le système de parti afin de contrôler et de verrouiller leur pays toute en veillant, afin de sauver les apparences, à organiser des élections que prévoient des constitutions nouvellement conçues ou importées. Dans de telles conditions, soit le transfert du pouvoir se faisait par l’intermédiaire de coups d’Etat (souvent dans le sang) soit on assistait à des auto-successions «pacifiques» en présence de leader fort, dans des cas plus rares, comme au Gabon, au Cameroun, au Sénégal, ou en Tunisie.

Par ailleurs, la plupart des pays ont été attirés vers une gestion centralisée et planifiée de l’Etat et de l’économie. Même en Côte d’Ivoire, réputée pour sa voie dite libérale, on parle de capitalisme d’Etat. Or ce type de planification centralisée plus ou moins impérative, est par nature autoritaire et son corollaire politique est l’absence d’alternance démocratique. Il faut noter que cet autoritarisme n’est pas pour déplaire aux partenaires commerciaux des démocraties riches car il confère une certaine forme de «stabilité». On se souvient par exemple de l’amitié d’un George Bush senior ou d’un Jacques Chirac pour le grand démocrate Mobutu. Dans le contexte de la Françafrique, cette stabilité autoritaire permet d’ailleurs de faciliter les systèmes de financements occultes de partis politiques en France. Les « amis » des démocraties vont même intervenir quand l’autorité sera légitimement
contestée au nom de l’alternance.

Enfin, les mannes que constituent l’aide inter-étatique ou les revenus des ressources naturelles achèvent de verrouiller un système en créant deux problèmes. D’abord, dans ce contexte, l’alternance n’est absolument pas dans l’intérêt du clan au pouvoir. En effet ces sommes d’argent faramineuses sont souvent directement ou indirectement distribuées aux hommes du clan au pouvoir et ne bénéficient que très rarement aux populations.

L’alternance signifierait alors la perte de revenus importants. Ensuite, ces rentrées non fiscales incitent les dirigeants à ne pas rendre des comptes à leurs administrés. Les revenus de l’Etat ne provenant pas en majorité des impôts des citoyens, ces derniers n’ont pas de moyen de pression pour faire respecter des pratiques de saine politique publique. La démocratie en Afrique traîne ainsi un boulet historique dont il n’est pas aisé de se débarrasser.

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