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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 21:40

Lu pour vous le 21 ocobre 2008

Jean-Martin Tchapchet, auteur de “ La marseillaise de mon enfance “ et de “ Quand les jeunes africains créaient l’histoire » est un témoin privilégié de l’histoire de la lutte anticolonialiste des étudiants africains en France de 1952 à 1960, et un témoin du mouvement panafricain tel qu’animé par Kwame Nkrumah de 1962 à 1965.

Monsieur Tchaptchet est né à Bangangté (Cameroun). Il y a fait ses études primaires, puis fut l’un des sept premiers Camerounais à fréquenter à Yaoundé, le même cours secondaire que les petits Européens de la colonie. Il a ensuite poursuivi ses études supérieures, successivement à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand (1952-1960) ; au Polytechnic of Central London (1973) ; à l’ Institute of Social Studies, La Haye (1976 et 1978). Son parcours est long et impressionnant.

On peut citer entre autres qu’il fut à diverses époques de sa vie, responsable de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), de l’Union nationale des étudiants du Cameroun (UNEC), et ancien président de la Section de France de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Directeur du journal " Le Patriote camerounais " à Clermont-Ferrand, Compagnon de lutte de Félix-Roland Moumié, président de l’UPC assassiné à Genève en novembre 1960, il fut expulsé de France en février 1961 à la suite des manifestations organisées par la FEANF pour protester contre l’assassinat de Patrice Lumumba.

Exilé au Mali de Modibo Keita, en Guinée de Sékou Touré et au Ghana de Kwame Nkrumah. Membre du groupe de conseillers africains de Kwame Nkrumah. Directeur de " La Voix du Cameroun ", Rédacteur au journal ghanéen " L’Etincelle " à Accra, il fut arrêté et emprisonné au Ghana après le coup d’état de 1966 qui renversa le Président Nkrumah du Ghana. Libéré après 13 mois. Ancien fonctionnaire du Centre africain de formation et de recherches administratives pour le développement (CAFRAD) à Tanger (Maroc) et du Bureau international du travail (BIT) à Genève. Retraité en 1994. Rapporteur de la Commission Paix et réconciliation pendant les négociations politiques inter-congolaises à Sun City en Afrique du Sud. Membre du Comité du suivi de l’Appel des Intellectuels africains pour la paix en Côte d’Ivoire.

Les deux livres qu’il a publiés successivement en 2004 et 2006 sont de pures merveilles. Dans " La Marseillaise de mon enfance ", il fait le récit de l’enfance et de l’adolescence du jeune Tchaptchet qui se déroulent pendant et après la deuxième Guerre mondiale alors qu’il fait l’école primaire et le cours secondaire en observant avec ses yeux de cette époque, les aspects traditionnel, familial, colonial, missionnaire, etc. de la société dans laquelle il vit. Le deuxième tome de son autobiographie, " Quand les jeunes Africains créaient l’histoire ", bien plus détaillé au niveau des faits historiques, relate la période riche, exaltante et glorieuse de la participation des étudiants Africains en France à la lutte de " libération " qui va jusqu’en 1960, et le début de son exil. Pour ceux qui souhaitent se plonger dans l’histoire de l’Afrique moderne, ces deux livres fournissent des clefs pour sa compréhension et sont absolument des must. Bien qu’ici et là, Tchaptchet détaille davantage le cas du Cameroun, leur lecture peut servir de référence pour la compréhension des autres pays africains francophones. Nous avons souhaité savoir d’avantage et Jean Martin Tchaptchet a gentiment accepté de nous rencontrer pour parler de sa vie, de son expérience et de son Afrique…

Q : Dans vos livres, vous parlez d’une période que les gens connaissent peu. Pourquoi avez-vous écrit ces livres et qu’espérez-vous obtenir ?

J’ai écrit ces livres pour donner à mes enfants et aux enfants de la même génération, des éléments qui leur permettent de se situer dans un passé qu’ils ne connaissent pas et que l’on n’a pas écrit. Je les ai aussi écrits car je me suis trouvé en situations de pionnier dans plusieurs circonstances importantes et j’ai tenu à témoigner. J’accomplis un devoir de mémoire afin d’aider à une meilleure connaissance de ces époques. En d’autres termes, je veux contribuer à l’enrichissement des sources de l’écriture de l’histoire de mon pays et de l’Afrique. Jusqu’à présent, cette histoire a été écrite à partir de sources biaisées et partiales si on peut s’exprimer ainsi : sources des administrateurs de colonies, des colons, des missionnaires, des explorateurs ou de certains autocrates africains dont les intentions et les visions de l’Afrique ne correspondaient pas, et ne correspondent toujours pas aux besoins et aux valeurs de progrès des peuples d’Afrique. Pour reprendre et compléter ce que j’ai déjà dit, la relation de mon vécu à l’époque coloniale en Afrique et en France, permettra à mes enfants et aux enfants de la même génération d’appréhender leur passé dans sa globalité, de mieux comprendre leur présent incertain et d’oeuvrer pour un avenir qu’ils seraient en mesure de contribuer à maîtriser.

Q : Vous êtes toujours parmi les pionniers et pensez-vous que la culture traditionnelle africaine a été en quelque sorte laissée pour compte dans votre éducation ?

Oui je ne peux pas nier cela. La colonisation est une épreuve de force qui détruit l’évolution normale des institutions d’une société, d’un pays - quel que soit leur niveau. En imposant la culture et les valeurs du pays colonisateur, la colonisation détruit celles du pays conquis. Et puisque à l’époque coloniale, nous avons fréquenté les établissements d’enseignement primaire, secondaire et supérieur du colonisateur, c’est-à-dire des établissements qui n’étaient pas conçus pour nos peuples, mais plutôt pour assurer le rayonnement, la puissance et les intérêts de la colonisation, nous avons en tant qu’Africains, inconsciemment contribué au recul et à la déstabilisation de nos cultures traditionnelles. Une certaine prise de conscience de cet état de choses se développant graduellement depuis la lutte de libération, elle s’accentue aujourd’hui et l’on assiste depuis quelque temps au développement d’un mouvement de reconquête, de revalorisation et de renaissance de ces cultures là.

 

Q : Vous avez participé à la lutte pour l’indépendance de votre pays. Pensez-vous que les pays Africains étaient prêts pour l’indépendance ? Et est-ce que vous pensez que le modèle occidental de démocratie est " exportable " ?

Je ne crois pas qu’il faille poser votre première question comme vous l’avez fait, car, comme je l’ai dit précédemment, la colonisation n’était pas une œuvre de charité ou de bienveillance. Elle n’était point une entreprise visant à préparer les peuples colonisés à l’indépendance. Elle était encore moins un projet de civilisation ayant pour but de former les peuples africains à vivre démocratiquement. La vérité est que ce sont des dirigeants africains qui, ayant pris conscience de la nature exploiteuse et dominatrice du colonialisme, ont organisé leurs compatriotes et les ont conduit dans des luttes qui leur ont permis de gagner l’indépendance. On ne peut pas dire s’ils étaient prêts ou pas pour cette étape de leur histoire. Tout comme à un moment de l’histoire de l’humanité, les Européens ont réussi à conquérir l’Afrique et à la dominer, de même, les peuples africains, au fil du temps, ayant pris conscience de leur situation, ont posé des revendications, se sont battus par divers moyens, et le rapport des forces ayant tourné en leur faveur, ils ont reconquis leur indépendance et leur souveraineté. Les pays africains sont devenus indépendants, les uns dans des conditions de pleine souveraineté conformément à la Charte de l’ONU ; les autres dans le cadre d’accords léonins signés avec la puissance coloniale et portant atteinte à leur souveraineté.

Au cours des quarante années passées, les pays africains, dans la diversité de leur évolution, ont acquis différentes expériences plus ou moins heureuses. Dans une première phase, beaucoup d’entre eux ont vécu sous le système du parti unique, c’est-à-dire d’un Etat foncièrement autoritaire et anti-démocratique. Peu d’entre eux ont initié une expérience du multipartisme politique et du respect des libertés. A la fin de la Guerre froide, nous avons assisté à une véritable explosion des aspirations des populations et des élites à la jouissance des libertés démocratiques longuement étouffées.

C’est dire que chaque pays doit se battre pour acquérir son type de démocratie. En Europe par exemple, ce sont les Anglais qui, avec la Magna Carta au début du treizième siècle, et l’Habeas Corpus au dix septième siècle furent les premiers à mettre en place les principes fondamentaux du fonctionnement démocratique de l’Etat face à l’autocratie et à l’arbitraire de la monarchie. Alors que les Français ont vécu pendant plusieurs siècles sous le régime d’un monarque de droit divin, et il a fallu attendre jusqu’à la révolution de 1789 pour voir émerger la démocratie en France.

L’évolution politique en Angleterre a renforcé la culture démocratique tout en gardant la monarchie, tandis que en France, elle est passée de l’abrogation de la monarchie à l’instauration de la République. C’est dire que le modèle démocratique, quel qu’il soit, n’est pas exportable. Les libertés premières sont celles d’expression et d’opinion. Leur utilisation permet à chaque peuple de se doter des institutions qui serviront au mieux le bonheur de ses citoyens et de ses citoyennes. Les conflits récents ou en cours dans des pays africains, sont autant de luttes des peuples de ces pays pour d’une part, sauvegarder leur indépendance et leur souveraineté, et d’autre part asseoir leur jouissance des libertés démocratiques.

Q : En lisant vos livres, on se rend compte que vous faisiez partie de l’élite et que vous étiez privilèges par rapport à vos camarades, est- que vous en étiez conscient ?

En tant que minorités à l’époque coloniale, aussi bien à l’école primaire, au cours secondaire qu’à l’université, nous étions des privilégiés. Enfants et adolescents, nous n’en étions pas conscients. Mais c’est plus tard à l’université que les choses ont changé. Mon insistance dans " Quand les jeunes Africains créaient l’histoire " à décrire les itinéraires tortueux que j’ai suivis en France parmi mes camarades de la fac, dans les associations laïques ou dans les paroisses protestantes et catholiques que je fréquentais, montre la difficulté qu’affrontait l’étudiant africain à avoir un vrai dialogue en Europe. Même nos amis des partis politiques anticolonialistes n’allaient pas au fond des débats et nous nous retrouvions à entretenir des échanges qui revenaient à faire sur l’Afrique, des discours parallèles, lesquels par définition, ne se rencontraient pas. Et ma recherche de réponses aux problèmes qui se posaient à l’époque, c’est-à-dire ceux du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de la pauvreté, de la guerre froide, du racisme, etc. m’amena naturellement d’une part, à la FEANF qui répondait le mieux à mes préoccupations morales et matérielles ; et d’autre part à l’UPC, le mouvement anticolonialiste de mon pays qui reflétait et incarnait les idéaux du nationalisme et du panafricanisme de l’époque.

Q : Est-ce que vous avez gardé des liens avec votre village ?

Les souvenirs d’enfance sont des souvenirs très forts. Quand je vais en vacances avec mes enfants au Cameroun, le séjour avec eux à Bangangté, mon village où se déroule une partie du récit de " La Marseillaise de mon enfance " ne leur procure pas beaucoup d’émotions, tandis que moi, à chaque pas, je trouve des souvenirs indélébiles. Avec mes amis d’enfance dont certains sont cités dans le livre, je peux rester des journées entières à rappeler des souvenirs intenses, à évaluer l’évolution, et à jauger les transformations de notre village.

Je rends aussi visite au chef de mon village, le petit-fils de Njike Salomon dont j’ai amplement parlé dans " La Marseillaise de mon enfance ". Ce chef actuel, ingénieur agronome de formation, exerce diverses responsabilités nouvelles parmi lesquelles la promotion d’un établissement d’enseignement supérieur de la société civile, " L’Université des Montagnes " qu’il a accueilli généreusement sur son territoire. Il doit gérer un héritage désormais fort complexe qui comprend entre autres la sauvegarde de notre culture traditionnelle face à l’invasion, par des moyens puissants, en cette période de la mondialisation, de la culture dominante.

Car aujourd’hui, certains enfants du village ont les deux pieds tantôt dans la culture traditionnelle, tantôt dans la culture dominante et sont donc confrontés à des problèmes graves d’identité.

Pour savoir en davantage et vous plonger dans l’histoire nous vous recommandons de lire les livres de Monsieur Tchaptchet. Ils sont publiés aux Editions, l’Harmattan à Paris. Bonne lecture !

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Published by Juliette Abandokwe - dans Cameroun
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