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20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 23:35

Alexandre Gerbi

 

Enjeux historiques et stratégiques d’un vaste non-dit et propositions politiques


« Ce qui nous broie aujourd’hui,
c’est une logique historique que nous avons créée de toutes pièces
et dont les nœuds finiront par nous étouffer [1]. »

Albert Camus




Gouvernance et démocratie


En démocratie et en république, pour reprendre les termes de la Constitution de la Ve République, article 2, le « principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

S’il est question de gouvernance dans un cadre démocratique et républicain, en Afrique comme ailleurs, il est donc doublement question de peuple. La bonne gouvernance doit être conçue au profit du peuple, dont le gouvernement est, en principe, une émanation.



Enjeux d’une histoire occultée


Aujourd’hui, la situation conjointe de l’Afrique et de la France est-elle le fruit de la volonté des peuples ?

Oui, du moins si l’on s’en tient à l’histoire officielle.

Selon la version officielle qui domine sans partage le champ historiographique depuis un demi-siècle, après la Seconde Guerre mondiale, les peuples d’Afrique aspiraient ardemment à l’indépendance. Leurs leaders, au prix d’un âpre combat politique voire insurrectionnel, seraient parvenus à obtenir de la Métropole qu’elle consente à leur accorder l’indépendance, au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Or les choses se sont en réalité passées de façon très différente.



Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des leaders d’Afrique subsaharienne réclamaient la fin du colonialisme. Mais pour sortir de l’état colonial, l’indépendance ne leur semblait pas la solution. Afin de mettre un terme au colonialisme, ils revendiquaient l’instauration de l’égalité politique, pleine et entière, entre les populations d’outre-mer et celles de la métropole [2].

Une telle réforme aurait conduit à une métamorphose du peuple français. Le Parlement s’en serait trouvé largement marqué, tout comme le gouvernement. A terme, le président de la République aurait probablement été un « homme de couleur ». Le peuple français serait devenu, ipso facto, le peuple franco-africain [3].

En fusionnant l’élément africain et l’élément européen en une seule entité, la France aurait accompli un grand saut conforme à son histoire, comme le notait Léopold Sédar Senghor : « Si l’on veut y réfléchir, ce rôle de creuset de culture a toujours été celui de toute grande civilisation, de la française en particulier. Cette usine dévorante qu’est la tête française a besoin, pour ne pas tourner à vide, d’un afflux constant de matière première humaine et d’apports étrangers. » « Depuis la pré-renaissance, la France a reçu, successivement, les apports gréco-latins, italiens, espagnols, anglo-saxons. Depuis le XIXe siècle, c’est l’afflux des éléments « barbares », et j’emploie ce mot avec une humble fierté [4]. »


Par ailleurs, et c’est l’autre changement que cette réforme capitale eût entraîné, le sort des hommes politiques aurait été désormais suspendu à la sanction des urnes de tous les citoyens, y compris des citoyens d’Outre-mer, Afrique incluse. L’exploitation colonialiste n’aurait pu perdurer, et la justice sociale se serait, corrélativement, imposée [5]. C’est en tout cas dans cet esprit qu’en 1946, Aimé Césaire, rapporteur des propositions de loi tendant au classement comme départements des « Quatre Vieilles », Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion, pouvait noter : « Terres françaises depuis plus de trois cents ans, associées depuis plus de trois siècles au destin de la Métropole, dans la défaite ou dans la victoire, ces colonies considèrent que seule leur intégration dans la patrie française peut résoudre les nombreux problèmes auxquels elles ont à faire face. Cette intégration ne sera pas seulement l’accomplissement de la promesse qui fut faite en 1848 par le grand abolitionniste Victor Schoelcher, elle sera aussi la conclusion logique d’un double processus, historique et culturel, qui, depuis 1635 a tendu à effacer toute différence importante de mœurs et de civilisation entre les habitants de France et ceux de ces territoires [6]. »

Mais si l’intégration des « Quatre Vieilles » à la métropole n’impliquait pas de bouleversement démographique majeur, il en allait tout autrement des vastes territoires d’Afrique, beaucoup plus peuplés.

Le général de Gaulle pouvait ainsi expliquer à Alain Peyrefitte : « Nous ne pouvons pas tenir à bout de bras cette population prolifique comme des lapins (…). Nos comptoirs, nos escales, nos petits territoires d’outre-mer, ça va, ce sont des poussières. Le reste est trop lourd [7] ».

Cette conviction, de Gaulle la partageait avec la majorité des hommes politiques métropolitains, qui redoutaient tous les conséquences d’une égalité politique accordée aux Africains [8].

Refusant cette double métamorphose de la France – métamorphose du peuple français, et métamorphose du Parlement et du gouvernement, grâce à la démocratie réelle – la majorité de la classe politique métropolitaine choisit donc d’organiser la décolonisation, c’est-à-dire, en réalité, la rupture institutionnelle de la Métropole et de ses territoires africains.

Au lieu d’unir la métropole et l’outremer dans une république égalitaire « une et indivisible » comme le demandaient la quasi-totalité des leaders africains en 1945, le gouvernement métropolitain sépara progressivement le peuple français (ou franco-africain…) en deux entités, l’européenne et l’africaine[9], jusqu’à la séparation institutionnelle totale et définitive, qui fut effective en 1960 – ce qu’on pourrait appeler une forme d’« apartheid à la française », organisé à l’échelle continentale.


Puisque nous devons garder à l’esprit l’impératif démocratique, comment les populations africaines et métropolitaines vécurent-elles ce chambardement ? Dans les faits, le divorce fut imposé aussi bien aux populations africaines qu’aux populations métropolitaines, qui y étaient largement hostiles.

La population métropolitaine était attachée à l’unité de l’Empire, que la IIIe République avait exaltée pendant trois quarts de siècle. Convaincue du patriotisme des populations ultramarines par le sacrifice suprême qu’elles avaient consenti pendant les deux guerres mondiales, l’opinion métropolitaine était, si l’on en croit les sondages de l’époque, favorable à l’octroi de la citoyenneté française pleine et entière aux populations de l’Outremer [10]. D’ailleurs, l’octroi de cette citoyenneté aux populations nègres des Quatre Communes du Sénégal à la faveur de l’action de Blaise Diagne pendant la Grande Guerre, de même que la départementalisation concédée aux quatre « Vieilles colonies » (Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion) en 1946, ne soulevèrent ni protestation ni objection dans les rangs du peuple métropolitain.

Quant aux populations africaines, en dépit des innombrables manquements, scandales et crimes du colonialisme, leur attachement à la France et à la République demeurait ardent, voire passionnel.

Aussi bien, pour pouvoir imposer l’indépendance aux peuples des Etats membres de la Communauté française créée en 1958, peuples dont la consultation par référendum était, sur ce point, imposée jusque-là par la Constitution (titre XII, article 86), le gouvernement français procéda in extremis à une modification constitutionnelle (loi 60-525, votée en mai-juin 1960 [11]) – au prix, il faut le souligner, d’une violation de l’esprit et de la lettre de la Constitution.

En effet, les Etats membres de la Communauté française accédèrent à l’indépendance sans que leurs populations en soient consultées, dès après que la Constitution fût modifiée. Fait important : au sujet de cette modification qui dénaturait les institutions et permettait d’esquiver la voix des peuples, le Conseil d’Etat émit un avis défavorable (26 avril 1960), avis dont le gouvernement ne tint aucun compte.

Le choix de ne pas consulter les populations africaines sur la question pourtant cruciale de l’indépendance s’éclaire à la lumière d’un événement méconnu, survenu en 1958.

A la suite du référendum sur la Communauté, le président du Gabon, Léon Mba, en accord avec le Conseil de Gouvernement du Gabon, arguant des vives réticences des populations gabonaises à l’égard de l’indépendance, chargea le gouverneur Louis Sanmarco de négocier avec le gouvernement français la départementalisation du Gabon. Reçu à Paris par le ministre de l’Outremer, Bernard Cornut-Gentille, Louis Sanmarco se vit opposer une sévère fin de non-recevoir : « Sanmarco, vous êtes tombé sur la tête ? N’avons-nous pas assez des Antilles ? Allez, indépendance comme tout le monde ! », lui asséna le ministre [12].

Un refus que le général de Gaulle justifia, par la suite, en ces termes : « (...) Au Gabon, Léon M'Ba voulait opter pour le statut de département français. En pleine Afrique équatoriale ! Ils nous seraient restés attachés comme des pierres au cou d'un nageur ! Nous avons eu toutes les peines du monde à les dissuader de choisir ce statut. Heureusement que la plupart de nos Africains ont bien voulu prendre paisiblement le chemin de l'autonomie, puis de l'indépendance [13]. »

En réalité, les autorités métropolitaines craignaient un effet de « contagion », immédiat ou ultérieur, les aspirations des populations gabonaises n’étant pas uniques en leur genre. Ce qui explique la décision de modifier la Constitution par le biais de la loi 60-525 de mai-juin 1960.

On le voit, la décolonisation franco-africaine, au contraire de la thèse diffusée de façon exclusive par l’Histoire officielle depuis un demi-siècle [14] avec l’appui des USA et, en leur temps, des Soviétiques, fut essentiellement imposée aussi bien aux populations africaines aussi bien que métropolitaines [15].


Il y aurait beaucoup à dire sur les traumatismes que ce divorce au forceps, que cette mutation provoqua chez les Africains aussi bien que chez les Métropolitains.

On mesure aujourd’hui l’ampleur du désastre que la décolonisation fallacieuse et son calamiteux corollaire néocolonialiste ont engendré, en Afrique d’abord, mais aussi, à plus long terme, en Métropole.

L’Afrique, qui a fait, la première, et c’est aisément compréhensible, les frais du divorce franco-africain, n’en finit pas d’endurer les affres du sous-développement et de la tyrannie, de la guerre civile, de la misère parfois extrême et des maladies.

Fait nouveau : la France, de son côté, n’est désormais plus épargnée.

En abandonnant ses populations et ses territoires africains, la France a hypothéqué son statut de superpuissance. En s’amputant d’une partie d’elle-même, en trahissant l’idéal républicain, en répudiant la partie africaine de son peuple, la France a ébranlé le fondement de son unité et, perdant foi en son modèle, vendu une partie de son âme. Désormais menacée de déclin économique et de fragmentation communautariste, elle étouffe d’une mauvaise conscience jamais digérée, à cause de péchés jamais avoués.



Malgré ce sombre tableau, en dépit de tous les efforts qui furent déployés pour convaincre les populations africaines et métropolitaines du bienfondé de leur séparation pour assurer, ainsi, la pérennité du divorce, des affinités demeurent.

La plupart des Français déplorent à l’occasion les malheurs de l’Afrique, et approuvent chaque fois que leur gouvernement prend une initiative en faveur du continent noir. En parallèle, bien que les sentiments francophobes se développent aujourd’hui de manière inquiétante en Afrique (ce qu’on peut comprendre, après tant de mensonge et de mépris de la part de certaines élites métropolitaines…), les sentiments francophiles y demeurent vivaces, singulièrement dans l’Afrique profonde – nombre d’Africains, jusqu’au fond de la brousse, considèrent encore aujourd’hui la France, en quelque manière, comme leur pays.

C’est là une réalité jamais dite, voire niée, sur laquelle il faudrait par conséquent insister, et encore insister…



Prolégomènes pour une fusion


Face à cette histoire tragique, que faire aujourd’hui ?

La décolonisation fut avant tout une immense occasion manquée. En séparant les populations africaines des populations métropolitaines, les politiciens métropolitains ont empêché les unes d’épauler les autres dans leur accès aux avantages de ce que René Depestre a pu appeler la « mondialisation citoyenne à la française [16] ». A savoir le développement économique allié à la justice sociale dans un cadre démocratique, laïque et républicain.

Réciproquement, les peuples d’Afrique n’ont pu faire bénéficier des lumières de leur génie propre les masses françaises et occidentales, notamment en matière d’humanité ou, si l’on préfère, d’humanisme, à l’heure où l’égoïsme et le désespoir postmodernes dévorent le tissu social occidental et menacent la société hexagonale de dépérissement ou d’embrasement.

En un mot comme en cent, la décolonisation a empêché une fécondation réciproque de l’Afrique par la France, et de la France par l’Afrique. Ces deux continents complémentaires dont parlait Léopold Sédar Senghor.

Au demeurant, l’immigration, conséquence à la fois du marasme économique et du désastre social africains, mais aussi, d’aucuns préfèrent le taire, de la persistance des sentiments francophiles en Afrique, a provoqué et provoquera encore une « africanisation » de l’Hexagone [17].

A cette aune, une nouvelle donne politique, aujourd’hui, devrait avant tout viser à restaurer cette entraide, cette proximité intime, cette fraternité des populations africaines et françaises, que l’Histoire n’a que trop ébauchée, et que des politiques étroits ont choisi d’interdire.



Sous quelles conditions parvenir à une réconciliation franco-africaine profonde et véritable ?

D’abord, toute la lumière doit être faite sur l’histoire de la décolonisation franco-africaine. S’il faut rappeler les subterfuges, les forfaitures, les trahisons et les graves manquements à l’idéal républicain qui présidèrent colonisation et à la décolonisation, il faut, aussi, sans rien taire des heures atroces du colonialisme, accorder aux pages d’amour de la colonisation franco-africaine toute la place qu’elles méritent dans les livres d’histoire [18]. C’est là le message du Club Novation Franco-Africaine, auquel nous souscrivons avec enthousiasme.

Ensuite, la parole doit être rendue au peuple, car cette parole a été trop longtemps confisquée par un noyau de politiciens et d’intellectuels, il faudrait dire d’idéologues, au mépris de la volonté du plus grand nombre dont ils se réclamaient abusivement.

Concrètement, je crois, au risque de heurter les chantres, masqués ou non, de la séparation franco-africaine, que seul un projet pilote de nature éminemment politique engageant la France et un pays africain pourra apporter une solution efficace et, partant, rapide (car il y a urgence !), au développement en Afrique, mais aussi au « sauvetage », si j’ose dire, de la France.

La « Coopération » et le « Partenariat » ont, depuis un demi-siècle, démontré leurs limites et même leur impuissance, précisément parce que l’une et l’autre s’inscrivent dans le droit fil de l’idéologie de la séparation.

Le dogmatisme de la séparation institutionnelle et politique qui sous-tend la notion d’indépendance, explique que le co-développement, aujourd’hui tellement à la mode, ne soit envisagé que sous un angle exclusivement économique.

La « Fusion » pourrait constituer l’alternative.

D’une part, en tant qu’elle fait droit à des aspirations populaires qui ont été contrariées au prix d’une triple trahison démocratique (coup d’Etat militaire de 1958 ; travestissement de la Constitution selon des voies, en dernière analyse, anticonstitutionnelles – loi 60-525 de mai-juin 1960 ; mépris de l’opinion et de la souveraineté du peuple qui fut privé de consultation référendaire) et d’une violation des principes et des valeurs de la République (notamment l’égalité et la fraternité). Or ces aspirations, bien qu’aujourd’hui enfouies, sont toujours vivantes, en Afrique comme en France, et ne demandent qu’à refleurir.

D’autre part, parce que cette fusion implique et engage une coresponsabilité des deux membres de l’entreprise, en intriquant structurellement non seulement les moyens qui seront mis en œuvre, mais aussi leurs objectifs, par leur intéressement conjoint, direct et, si j’ose dire, « consubstantiel » aux résultats, sous le regard vigilant et jaloux du peuple.


Dans un premier temps, il convient évidemment de tenir compte des contingences idéologiques en vigueur au plan planétaire. Les modalités de la « Fusion » doivent par conséquent respecter et préserver les souverainetés nationales.

En conséquence, ce projet pilote de co-développement à caractère politique et économique doit prendre une forme qui respecte le plus possible l’indépendance des organes exécutifs de chaque pays, tout en bénéficiant de l’assentiment des peuples et de leurs émanations que sont les parlements et les gouvernements, touchant aux domaines publics appelés à faire l’objet de la « Fusion ».

Autrement dit, sans que les gouvernements nationaux cessent d’être distincts et indépendants, ce projet doit s’inscrire dans une dynamique commune validée aux différents niveaux du système démocratique, par séries de rapprochements et d’accords bilatéraux, et surtout de référendums validant nécessairement les accords entre et dans les deux pays, après débats publics et contradictoires largement diffusés par les médias.

Ce n’est ni une marotte ni une anecdote : pour des raisons techniques mais aussi symboliques il serait judicieux que les référendums sanctionnant les accords soient organisés le même jour dans les deux pays signataires [19].

Enfin, et bien entendu, si les peuples devaient se révéler, au terme des débats préliminaires, favorables à une fusion pure et simple de leurs Etats respectifs, cette fusion ne saurait leur être refusée.

Au demeurant, dans un premier temps, il pourrait s’agir simplement de fusionner trois ministères.



La Fusion des trois Ministères


Etant donné que les trois axes nécessaires au développement économique en système capitaliste sont : l’éducation, la santé et la sûreté/défense, les ministères chargés de ces domaines en France et dans un pays africain doivent être mis en commun, en symbiose, en fusion.

Les ministères de l’Education, de la Santé et de la Défense de la France et d’un pays africain (pour plus de commodité, de préférence un pays francophone, à la population peu nombreuse, et avec lequel existent déjà d’importants accords de défense, voire des liens solides d’amitié et des affinités, des attirances forgées par l’Histoire), l’un et l’autre volontaires pour cette expérience pilote sous les conditions démocratiques précédemment énoncées, mettront leur savoir-faire en commun en vue d’un enrichissement mutuel et d’un contrôle des crédits et de leur affectation. En cas de rapprochement et de mise en commun des savoir-faire, il sera possible, à l’horizon 2020, de tirer un premier bilan.

Notons que dans ce cadre, la libre circulation des citoyens et des biens entre les deux pays doit, bien entendu, être envisagée, puisqu’il s’agit, aussi, de permettre aux deux populations de se connaître, de s’aimer, et de se mêler.

Si une population appelée à être instruite et formée professionnellement selon les normes occidentales – dont ne bénéficient trop souvent, actuellement, que les enfants des élites économique et politique des pays africains, singulièrement au sein de la « mission française », le réseau de l’AEFE – dans un cadre où la santé publique et la sûreté sont garanties, inspire la confiance et attire par conséquent les investisseurs, les premiers signes probant d’un redressement spectaculaire, à caractère d’abord économique et surtout social, devraient être sensibles bien avant vingt ans.

Dans un second temps ou entre-temps, si le projet pilote est couronné de succès ou si les signes avant-coureurs d’un succès donnent matière à espérer le meilleur, il pourra dès lors, selon les mêmes modalités, être étendu à d’autres pays, et servi par les énergies et les potentialités découlant de la synergie déjà mise en place.

Précisons que l’Union Africaine, l’Union Européenne et l’ONU doivent, bien sûr, être associées à l’entreprise, ne serait-ce que par les moyens financiers et humains dont elles disposent.

Du point de vue français, l’engagement de la France dans un tel projet collectif et enfin conforme à l’idéal démocratique et républicain, mais aussi à l’Histoire et aux sensibilités des populations d’Afrique et de France, serait de nature à réconcilier l’Etat avec tous ses citoyens, quelles que soient leurs origines, en même tant qu’il apporterait aux Africains les gages qu’ils attendent depuis si longtemps de la part d’une France enfin conforme à l’idée qu’ils s’en font, si l’on peut dire, depuis toujours.



Utopie démocratique et réalité


Par nos temps désenchantés, ce projet peut sembler utopique.

Reprenant les mots fulgurants de Martin Luther King, je répondrais d’abord que le monde n’a souvent avancé que parce que des hommes savaient croire en des rêves.

Je répondrais ensuite que ce projet n’est qu’une humble proposition que j’ai choisi de livrer aujourd’hui, qu’il appartient avant tout aux populations de parler, et que d’autres projets viendront forcément, formulés par d’autres ou par moi-même : ne nous bornons pas à une idée unique, et surtout, sachons débattre et échanger avec ouverture et rigueur, sans jamais perdre espoir. L’essentiel étant, quand un consensus se dégage enfin, de savoir sauter le pas.

Je répondrais aussi que je crois que ce projet est possible, comme énoncé plus haut, du moment que les peuples en sont d’accord. Utopique, ce rêve l’est d’autant moins qu’il se fonde sur une analyse historique, certes à contre-courant et iconoclaste, certes, dirais-je même, révolutionnaire, mais bien plus conforme aux faits historiques et à la sensibilité profonde des populations africaines et françaises que ne l’est la doxa actuelle, sur laquelle est érigé notre monde – doxa historiographique issue de la Guerre froide mais qui domine pour ainsi dire toujours exclusivement aujourd’hui comme depuis cinquante ans, et ce contre toute objectivité et toute connaissance des profonds désirs et aspirations des populations.

Enfin, force est de souligner que l’on ne peut à la fois faire le constat de l’échec des tentatives passées, appeler de ses vœux des solutions novatrices, et balayer d’un revers de main toute proposition qui heurte les présupposés d’un système qui porte, de façon patente, la responsabilité de la crise aux ferments délétères que nous déplorons, et dont nous nous accordons tous à dire qu’il faut sortir d’urgence.

Alioune Diop qui écrivait en 1947 : « (...) Or, le développement du monde moderne ne permet à personne ni à aucune civilisation naturelle d'échapper à son emprise. Nous n'avons pas le choix. Nous nous engageons désormais dans une phase héroïque de l'histoire. (...) Nous autres, Africains, nous avons besoin surtout de savoir ce qu'est un idéal, de le choisir et d'y croire librement mais nécessairement, et en fonction de la vie du monde. Nous devons nous saisir des questions qui se posent sur le plan mondial et les penser avec tous, afin de nous retrouver un jour parmi les créateurs d'un ordre nouveau. (...) L'Europe est créatrice du ferment de toute civilisation ultérieure. Mais les hommes d'Outre-Mer détiennent d'immenses ressources morales (de la vieille Chine, de l'Inde pensive à la silencieuse Afrique) qui constituent la substance à faire féconder par l'Europe. Nous sommes indispensables les uns aux autres. » « Car il est certain qu'on ne saurait atteindre l'universalisme authentique si, dans sa formation, n'interviennent que des subjectivités européennes. Le monde de demain sera bâti par tous les hommes. Il importe seulement que certains déshérités reçoivent de l'Europe, de la France en particulier, les instruments nécessaires à cet édifice à venir [20]. »

Par sa hauteur de vue et par son souffle, cette vieille voix africaine peut nous frapper et, presque, nous mettre mal à l’aise, tant elle tranche avec les frilosités contemporaines et les conceptions ethnocentristes, étriquées voire obscurantistes, que certains semblent tenir aujourd’hui pour le dernier mot de la modernité.

Elle devrait tous nous inciter à réfléchir. A beaucoup réfléchir. Et surtout à agir et à voir grand. Avec foi. Et grand idéal.


Alexandre Gerbi



Notes :


[1] Actuelles I, « Vers le dialogue », 1946, in Essais, Ed. Gallimard, nrf-La Pléiade, 1965, p. 349.

[2] Emile-Derlin Zinsou, leader politique du Dahomey, aujourd’hui le Bénin, dont il fut président de juillet 1968 à décembre 1969, expliquait en 1985 : « (…) Les leaders politiques africains avaient en commun ceci : ils souhaitaient tous ardemment, la guerre terminée, une mutation profonde du sort de l’Afrique (…). La profession de foi, la revendication fondamentale n’était pas l’indépendance : aucun de nous ne la revendiquait. Nous réclamions, par contre, l’égalité des droits puisque nous avions les mêmes devoirs jusques et y compris celui de donner notre sang pour la France. (…) La bataille pour l’égalité, pour les droits égaux pour tous, était l’essentiel du combat politique. Mais cette égalité inscrite dans la devise républicaine n’allait pas de soi, en ce qui concerne son application intégrale, dans l’esprit des colonisateurs. Une politique coloniale intelligente, prospective, suffisamment ouverte sur l’avenir, qui aurait conduit les peuples coloniaux à la jouissance des mêmes droits que ceux de la métropole, à l’application des mêmes lois, des mêmes règles à tous, aurait certainement modifié le destin de la colonisation. » In La décolonisation politique de l’Afrique, in La Décolonisation de l’Afrique vue par des Africains, Ed. L’Harmattan, 1987, pp. 32-33. Alain Blérald rappelle que « lors d’une séance de l’Assemblée Constituante, en date du 18 septembre 1946, prenant la parole au nom du groupe socialiste, Senghor s’exprime en ces termes : « La démocratie veut que tous les hommes et toutes les femmes qui forment le peuple soient, selon l’expression de Merle, « membres du souverain », c’est-à-dire citoyens. Elle veut ensuite que tous les membres concourent à la désignation des députés, à qui sera déléguée la souveraineté populaire. Nous pensons, nous socialistes, que notre constitution sera démocratique et pour la France métropolitaine et pour les territoires d’outre-mer qui, on a trop tendance à l’oublier, font partie de la République française », in Négritude et politique aux Antilles, Ed. Caribéennes, 1981, pp. 74-75.

[3] A propos de l’Afrique subsaharienne des années 1950, Elikia M’Bokolo note : « (…) tous les dirigeants et cadres politiques (africains) se réclamèrent longtemps de l’idéologie assimilationniste de la colonisation française : se voulant « absolument français » et exigeant d’être traités comme des « Français à part entière », ils se complaisaient à opposer la vraie France, dont ils exaltaient l’ « œuvre civilisatrice » et les colons, particulièrement nombreux en Oubangui-Chari, dont ils stigmatisaient le racisme et le conservatisme », in L’Afrique au XXème siècle, le continent convoité, pp. 196-197, Ed. Seuil 1985.

[4] Cité par Alain Blérald in Négritude et Politique aux Antilles, Ed. Caribéenne, 1983.

[5] Comme le note Simon Mougnol : « L’intégration des pays de l’Empire installait leurs habitants dans la démocratie française, et la démocratie a l’inconvénient d’obliger les gouvernants à un minimum de prise en compte des desiderata de leurs administrés (…) », in Pour sauver l’Occident, Ed. L’Harmattan, pp. 196-197.

[6] Cité par Alain Blérald, op. cit. , p.77.

[7] Charles de Gaulle, cité par Alain Peyrefitte, in C’était de Gaulle, Ed. Fayard, 1994, p. 59.

[8] Le socialiste Jules Moch déclarait en 1944 : « Je n’admets pas que des délégués français soient mis en minorité par des chefs nègres (…) ; je suis hostile à donner les mêmes droits aux chefs nègres et aux représentants français (…). Je ne veux pas que la reine Makoko puisse renverser le gouvernement français », cité par Ch.-R. Ageron, in Histoire de la France coloniale, p. 366. De telles paroles dans une bouche socialiste n’étonnent que ceux qui imaginent que le racisme (ou la défiance raciale…) est le monopole de la droite. On appréciera ici tout particulièrement la féminisation du roi Makoko (« la reine Makoko »), selon une figure à la confluence de la misogynie et du racisme – le roi Makoko était le souverain téké avec lequel Savorgnan de Brazza négocia à la fin du XIXème siècle, jetant ainsi les bases de la futur AOF. A la même époque, Léon Blum (admirateur de Barrès dans sa jeunesse) enjoignit la SFIO, tentée de rompre avec le blancisme au profit de l’Intégration, de renoncer à l’« illusion séculaire de l’assimilation ». Cf. Ageron, Ibid., p. 431. Citons encore, à l’occasion des débats sur la 1ère Constitution de la IVe République, le radical Edouard Herriot, qui expliquait rejeter l’assimilation des Africains dans le cadre du collège électoral unique, par son refus que « la France ne devienne une colonie de ses colonies ». A quoi Léopold Sédar Senghor répondit : « C’est du racisme ! ». Ce dont Herriot, évidemment, se défendit, se déclarant partisan d’un « fédéralisme sincère ». Cités par Lilyan Kesteloot in Histoire de la littérature négro-africaine, Ed. Karthala, p.220. Au demeurant, notons que le fédéralisme qui l’emporta finalement avec l’Union française telle que définie par la seconde Constitution de 1946 fut marqué par l’inégalité entre citoyens de métropole et citoyens d’outre-mer…

[9] Cette dernière entité, l’Afrique, étant elle-même fragmentée, balkanisée, au grand dam, en particulier, de Léopold Sédar Senghor. Voir notamment Charles-Robert Ageron, Histoire de la France coloniale 1914-1990, Armand Colin, 1990 et Henri Grimal, La décolonisation de 1919 à nos jours, Ed. Complexe (Ed. Armand Colin, 1965).

[10] Selon un sondage réalisé en 1946, en métropole, « 63 % des Français (contre 22 %) se déclaraient favorables à l’extension de la citoyenneté à toutes les populations d’outre-mer », Ch.-R. Ageron, Histoire de la France coloniale, p. 368. Un autre sondage, en mai 1946, confirme la bienveillance des Français à l’égard des peuples d’outre-mer : en effet, si 31 % des personnes interrogées se disaient favorables à une administration des colonies exercée d’abord au profit de la métropole, 28 % des sondés estimaient au contraire que les colonies devaient en être les principales bénéficiaires, et 25 % que les deux parties devaient en profiter équitablement. Autrement dit, 53 % des Français, soit une majorité d’entre eux, considéraient que la métropole ne pouvait agir envers les colonies à son profit exclusif, contre seulement un petit tiers qui pensaient le contraire…

[11] « Loi constitutionnelle n° 60-525 du 4 juin 1960, tendant à compléter les dispositions du titre XII de la Constitution ».
« Article unique.
I.-Il est ajouté à l’article 85 de la Constitution un alinéa ainsi conçu :
« Les dispositions du présent titre peuvent être également révisées par accords conclus entre tous les États de la Communauté ; les dispositions nouvelles sont mises en vigueur dans les conditions requises par la constitution de chaque État. »
II.- Il est ajouté à l'article 86 de la Constitution des alinéas 3, 4 et 5 ainsi conçus : « Un État membre de la Communauté peut également, par voie d'accords, devenir indépendant sans cesser de ce fait d'appartenir à la Communauté. « Un État indépendant non membre de la Communauté peut, par voie d'accords, adhérer à la Communauté sans cesser d'être indépendant. « La situation de ces États au sein de la Communauté est déterminée par des accords conclus à cet effet, notamment les accords visés aux alinéas précédents ainsi que, le cas échéant, les accords prévus au deuxième alinéa de l'article 85. »
Les autorités françaises présentèrent ce chambardement constitutionnel comme un ajustement visant à faciliter l’entrée de nouveaux territoires dans la Communauté. En réalité, dès le mois suivant, cette modification, en particulier la première partie de l’alinéa 2 de l’article 86 (surligné par nous en gras), rendit surtout possible le démantèlement de ladite Communauté en empêchant les peuples d’entraver, par leurs suffrages, le processus… Pour une analyse approfondie de la Loi 60-525, lire notre article publié sur le site Afrique Liberté et sur le blog Fusionnisme : L’effarante Loi 60-525, ou Comment le général de Gaulle viola la Constitution pour débarrasser la France de ses populations d’Afrique noire

[12] Voir Le colonisateur colonisé de Louis Sanmarco, Ed. Pierre-Marcel Favre-ABC, 1983, p. 211. Voir également Entretiens sur les non-dits de la décolonisation, de Samuel Mbajum et Louis Sanmarco, Ed. de l’Officine, 2007, p. 64.

[13] Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, t. 2, Fayard, 1994, p. 458. Voir également Mémorial du Gabon, sous la direction de Louis-Barthélémy Mapangou, Genève, 1985, t. 1, p. 34.

[14] Ce que nous appelons « l’Histoire officielle de la Ve République » ou « Idéologie de la Séparation », qui est aussi « l’Idéologie ou l’Histoire officielle mondiale de la seconde moitié du XXème siècle » telle qu’elle est présentée depuis une cinquantaine d’années au grand public... Voir Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, p. 10 et sq.

[15] A propos de l’Afrique noire, Elikia M’Bokolo note avec sobriété : « (…) en dehors de la période combative du RDA (1946-1950) et la rupture guinéenne, le processus de la décolonisation fut, de bout en bout, contrôlé par la puissance dominatrice.» in L’Afrique au XXème siècle, p. 150, Ed. Seuil, 1985.

[16] René Depestre, « Adresse aux Haïtiens d’aujourd’hui », in Le Monde diplomatique n°601, avril 2004.

[17] Voir Jean-Paul Gourévitch, La France africaine, Ed. Le Pré aux Clercs, 2000.

[18] Comme le note Samuel Mbajum sur son site Afrique Debout : « (…) la publication du livre d’Alain Peyrefitte (« C’était de Gaulle ») aurait pu, aurait même dû (compte tenu de la densité des informations qu’il apportait sur cette période) avoir un retentissement certain et provoquer dans l’opinion un débat utile et purificateur. Or il n’en fut rien, alors que cet ouvrage faisait des révélations troublantes. Je suis convaincu que si tout avait été fait pour amener le grand public, aussi bien en France qu’en Afrique, à s’y intéresser vraiment, cela aurait probablement provoqué dans l’opinion, un débat direct et franc ; de part et d’autre on aurait pu transcender les motivations profondes qui avaient contraint (?) de Gaulle à pousser hors de l’empire français les pays africains au moment où, en votant « oui » au référendum constitutionnel de 1958, ils ne demandaient qu’à rester « français », en bénéficiant cependant de l’égalité des droits et des devoirs au sein de la République française une et indivisible… (…) à bien y regarder, un lien indélébile unit la France à ses anciennes colonies d’Afrique, lien constitué par un pacte de sang qui a créé, n’en déplaise à ceux qui font tout pour occulter ce pan de notre histoire commune, une fraternité de sang entre nos peuples. ». Samuel Mbajum est l’auteur d’un ouvrage d’entretiens avec l’ancien gouverneur Louis Sanmarco, aux Editions de l’Officine, avril 2007.

[19] Cette simultanéité des scrutins ne fut pas respectée lors des votes du traité de constitution européenne en 2005.

[20] In Présence Africaine, numéro 1, 1947, pp. 13-14.



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Published by Juliette Abandokwe - dans Dossier
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