Textes de Juliette

23 février 2009
Mwinda

Si l'article Un de La Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen stipule « Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », rien n’indique comment ils pourront être soignés.

L’Egalité en droit à un bon traitement n’a pas prévalu pour notre regretté frère Bruno. Une semaine avait été nécessaire pour obtenir son évacuation sanitaire, acceptée par le ministère des Affaires étrangères et européennes à Paris, mais il fut interdit de sortie. Son lit d’hôpital devint son lit de mort, sûrement pas par la volonté divine.

Quelques jours après ce cruel départ, quelques heures après qu’il fut mis en terre au cimetière du centre-ville, des rumeurs inquiétantes concernant l’état de santé d’une haute personnalité agitaient Libreville et Brazzaville. Tout à notre deuil de notre regretté Bruno, nous n’avons pas participé à l’alimentation de ces rumeurs et de ces spéculations, parfois ignobles. Nous respectons la vie de tous, mais nous regrettons que cela ne fût pas le cas pour tant de nos parents, amis et concitoyens, Bruno et sa petite famille y compris, qui sont morts afin que quelques-uns puissent mieux s’enrichir.

Comment ne pas attirer votre attention sur cette inégalité de traitement ? A quelques jours d’intervalles deux personnes sont, permettez cet euphémisme, « souffrantes » et l’un et l’autre méritent les plus grands et les meilleurs soins.

Pour l’un, des dizaines, des centaines, peut-être même des milliers d’amis et d’inconnus témoignent de leur solidarité même si aucun moyen n’avait pu être mis en place pour la recueillir, et la diriger vers Bruno quand il en avait besoin. Pour ce père de famille, sous morphine pour calmer ses douleurs insupportables, rien n’a été fait par son pays. Bien au contraire.

Pour l’autre, déjà bénéficiant des meilleurs soins dans une clinique au Maroc, une alerte médicale a déclenché un véritable séisme au sein de sa famille au Congo et au Gabon. Nous respectons la douleur de ses proches car nous l’avons tous un jour ressentie, comme récemment encore pour Bruno. Nous aurions aimé, dès les premières heures, affréter un avion médicalisé pour l’extraire de Brazzaville et le confier à de « bonnes » mains pour le soigner et le sauver. En vain malheureusement.

Cette inégalité de traitement est choquante et nous sommes heurtés et révoltés par " l'accompagnement " de cet évènement. Depuis ce 5 ou 6 février (le 5 étant une date sacrée à Brazzaville) quand l’alerte fût donnée, la vie politique et administrative a quasiment été suspendue. Dans deux Etats. Par avions entiers, les courtisans ont rejoint Rabat pour témoigner de leur soutien. Mais les urgences, et les affaires courantes, font que les fonctionnaires en charge de dossiers doivent se rendre dans la capitale marocaine afin d’obtenir les signatures des plus hautes autorités qui s’y trouvent. Brazzaville était durant la Seconde Guerre Mondiale la capitale de la France Libre, Rabat est devenu par la force des choses depuis quelques semaines, même si l’on s’en cache, le siège en exil de deux gouvernements africains.

Le Maroc, en ces temps de Crise bénéficie de cet afflux touristique médical, familial, administratif inespéré. Les hôtels sont pris d’assaut. Certes ce ne sont pas des touristes habituels, tous affichent des mines défaites, des mines de circonstance. Tous arborent, même à l’intérieur des hôtels, des lunettes de soleil, comme pour cacher des yeux qui n’ont cessé de pleurer. Pour les hommes pas question de porter une cravate éclatante de couleurs, encore moins une cravate noire. Pour les femmes le compromis n’est pas évident à trouver. Difficile également pour les courtisans, les fonctionnaires des deux pays, « en mission » d’accompagnement au Maroc, de rentrer à l’hôtel les bras chargés de sacs de boutiques de luxe. C’est très mal vu si l’on croise un membre de la famille, on ne risque pas le peloton d’exécution mais avec la vague d’incendies que connaissent Brazzaville et Orléans mieux vaut s’abstenir. Alors, discrètement on demande, contre un bon pourboire, au valet de Parking de prendre tous les paquets dans le coffre et de les monter dans la chambre ou dans la suite.

La chambre c’est le seul lieu où la bamboula est permise. Congolais et Gabonais s’y retrouvent entre eux pour blaguer, danser, boire et rire en bons hypocrites ! Rire à cœur joie dans un espace clos bien à l’abri des balances policières, qui dans ces moments difficiles pour certains, pourraient ruiner une carrière, un marché, une combine !

Les fleuristes font fortune en livrant des fleurs offertes par des Chefs d’Etat, de Gouvernements, des amis lointains qui souhaitent tous un prompt rétablissement. S’il est un sujet tabou, c’est bien celui de l’état de santé et, même, il est très mal venu de prononcer le prénom de la personne concernée. Pour les Congolais formés à l’Université Patrice Lumumba, à Moscou, cela rappelle les bonnes heures du régime soviétique, du KGB, de la bonne vieille Sécurité d’Etat d’Emmanuel Ngouélondélé, des fiches qui tombaient et s’empilaient quotidiennement sur le bureau du Chef : « Untel à vu l’un. L’autre a souri et discuté avec Untel. Ces deux ont ri au restaurant de l’hôtel au petit déjeuner. On a vu X danser en boite de nuit !» Il faut aussi, tout de même, faire semblant de s’inquiéter mais pas trop. Ne surtout pas donner l’impression que l’on attend quelque chose qui pourrait arriver. Le non-dit est lourdement présent, étouffant, en travers de la gorge de chacun.

Il faut aussi faire acte de présence à la Clinique. Cet établissement hospitalier de très haute qualité fut un premier temps embarrassé par cet afflux de visiteurs mais s’est vite retrouvé confronté à un boum économique sans précédent. Congolais et Gabonais, courtisans et fonctionnaires ont vite joint l’utile à l’agréable. Tous de réclamer des bilans de santé profonds comme des endoscopies, des tests divers et variés et de profiter de ce qui manque le plus dans leur pays : un environnement hospitalier convenable ! Quelques personnes ont saisi cette opportunité pour subir de petites interventions chirurgicales et quelques femmes, dit-on, auraient même eu recours à de la chirurgie esthétique et quitteront Rabat avec la poitrine très discrètement refaite ! Sans oublier les services de chirurgie dentaire qui ont reçu des délégations entières.

Vu de loin tout cela ressemble à un épisode, tragi-comique, de la « Croisière s’amuse » version tropicale, sauce dictatoriale. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, les Marocains aimeraient que tout cela dure le plus longtemps possible dans cette période d’incertitude économique.

Certes, le Maroc n’a pas une goutte de pétrole. Certes, le Maroc rêverait d’avoir un de nos cours d’eau ou notre fleuve majestueux et nos pluies tropicales mais, sans rien de tout cela, ce pays nourrit et soigne (à peu près bien) sa population et exporte toute l’année ses fruits et ses légumes à l’Europe entière. Un seul tanker, voire même la moitié d’un au mois d’août de l’année dernière, aurait suffi pour construire une clinique comme celle de Rabat où tout ce monde se trouve actuellement. Ce ne sont pas les médecins congolais qui manquent et ils feraient de la médecine au lieu de faire de la politique.

Depuis trente années de production pétrolière, des milliards de barils de pétrole ont été extraits de nos sous-sols avec lesquels, au moins s’agissant du Congo, rien n’a été fait. Des milliards de barils (faire les comptes c’est très facile), des milliers de tankers, gérés par les mêmes ignares et quelques cancres dont les admissions dans des Ecoles moyennes avaient été achetées. Tous ont été roulés dans la farine dans des transactions où le Congo se retrouvait toujours perdant.

Aujourd’hui, ils n’ont même pas honte de cet exil médical qui les oblige à aller soigner un des leurs à des milliers de kilomètres de chez eux, dans un pays du Maghreb. Combien ce « pont aérien » va-t-il coûter au budget de l’Etat ? Avare de ses deniers pour sauver Bruno, comment l’Etat peut-il dépenser sans compter pour ce déploiement de sympathie qui ne concerne que quelques personnes, même si parmi elles se trouve un Chef d’Etat ?

Des milliards de barils de pétrole extraits, des milliers de tankers pour les évacuer ces trente dernières années et pas un hôpital digne de ce nom pour soigner nos dirigeants, leur famille et la population. Voilà le vrai scandale ! Acheter des millions d’euros un rapport de quelques pages pour nous dire que notre système de santé et de soins est pourri, cela est une autre histoire !

A notre frère Bruno.

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