Textes de Juliette

10 septembre 2009
Amnesty International

Pascal Fenaux




Nigeria – Vers une nouvelle guerre civile ?

 

Si son histoire a débuté avant la conquête européenne, le Nigeria contemporain et les tensions qui y opposent certains groupes ethniques et/ou religieux sont évidemment marqués de façon déterminante par la période coloniale britannique, le commerce des esclaves et, bien évidemment, l’exploitation intensive et inégalitaire du sous-sol, surtout dans le Delta du Niger.

L’histoire précoloniale du Nigeria est marquée par le développement, du VIIe au XIe siècle, des civilisations Haoussas (nord) et Yoroubas (sud-ouest). Ensuite, le nord de l’actuel Nigeria est dominé pendant six siècles par les empires du Kanem qui, à partir du lac Tchad, profitent de leur position stratégique au cœur des échanges économiques entre les Berbères d’Afrique du Nord et les peuples des régions forestières du sud.


Au début du XIXe siècle, tandis que la pénétration coloniale britannique à l’intérieur des terres (les ports côtiers ayant jusque-là servi au trafic florissant d’esclaves vers le Nouveau Continent) supplante la puissance coloniale portugaise, l’essentiel des régions majoritairement musulmanes du nord se regroupent au sein du Califat de Sokoto. Presque simultanément (à partir de 1790), la Grande-Bretagne entame l’exploration de la région du Delta du Niger et remonte vers le nord en installant à l’intérieur des terres des comptoirs coloniaux privés supplantant les pouvoirs autochtones, comptoirs qui passent peu à peu sous le contrôle direct du gouvernement britannique.


En 1899, la Grande-Bretagne institue un Protectorat du « Nigeria du Sud » (en référence au fleuve Niger) auquel est annexé en 1906 le territoire de l’ancienne colonie portugaise de Lagos. En 1903, les sultans (musulmans) de Sokoto et de Foula (Nigeria du Nord) sont contraints de faire allégeance après l’échec de soulèvements noyés dans le sang par le colonisateur britannique. Enfin, en 1914, les protectorats du Nord (majoritairement musulman) et du Sud (majoritairement chrétien et animiste) sont intégrés de force au sein d’un territoire colonial unique, les Colony and Protectorate of Nigeria. Face à l’émergence de la revendication indépendantiste africaine, les Britanniques dotent le pays d’un gouvernement représentatif en 1951 puis d’une Constitution fédérale en 1954.


À l’aube de l’indépendance politique du Nigeria en 1960, la colonie compte déjà 34 millions d’habitants (dont 12 000 colons britanniques) et 250 « ethnies ». Le pays le plus peuplé d’Afrique est alors divisé en 3 régions disposant d’une large autonomie. En 1966, un coup d’État militaire hisse au pouvoir le général Johnson Ironsi, d’origine Ibo, qui est assassiné quelques mois plus tard. Les nouveaux putschistes accroissent les pouvoirs du gouvernement fédéral, suppriment les trois régions et les remplacent par 12 États fédérés. Les Ibos, ethnie majoritaire de l’est et du sud du pays, sont alors victimes de représailles raciales sanglantes qui aboutissent en 1967 à la sécession de la république du Biafra, laquelle recouvre la quasi-totalité du Delta du Niger et son sous-sol riche en hydrocarbures… Atroce, la guerre civile s’achève par la capitulation des indépendantistes le 12 janvier 1970.


En 1975, un coup d’État amène Murtala Ramat Mohammed au pouvoir sans effusion de sang. Il promet un retour rapide à la démocratie, mais il est tué dans un coup d’État avorté et est remplacé par son second Olusegun Obasanjo. Une nouvelle Constitution est promulguée en 1977 et Shehu Shagari emporte la victoire aux premières élections de 1979. En 1983, un nouveau coup d’État replonge le pays dans la dictature, celle du Conseil militaire suprême. En 1993, après des élections annulées par le gouvernement militaire, le général Sani Abacha arrive à la tête de l’État. À sa mort soudaine en 1998, Abdulsalam Abubakar prend le pouvoir et rétablit la constitution de 1979. En 1999, les premières élections démocratiques depuis 16 ans sont gagnées par Olusegun Obasanjo, lequel est réélu lors des élections contestées de 2003. En 2007, des élections tout aussi sujettes à caution conduisent au pouvoir Umaru Yar’Adua, certes civil, mais successeur désigné d’Olusegun Obasanjo. Le pays est soumis à de fortes tensions entre musulmans et chrétiens.


Face au nord majoritaire et musulman, les Ibos du Nigeria constituent un contre-pouvoir récurrent et principalement implanté dans l’est et le sud. Les Ijaws, ethnie vivant dans le Delta du Niger d’où sont extraits les hydrocarbures, se sont quant à eux contre un gouverne- ment fédéral qu’ils accusent de complicité dans la pollution de l’environnement occasionnée par les activités d’extraction des multinationales occidentales. Beaucoup d’observateurs se demandent si une guerre va éclater dans le Delta du Niger. Là-bas, les militants du Mouvement pour l’Émancipation du Delta du Niger (Movement for the Emancipation of the Niger Delta ou MEND), ainsi que d’autres moins connus multiplient les enlèvements de membres du personnel des compagnies pétrolières, lesquelles récupèrent leurs employés occidentaux contre rançon. De même, les oléoducs sont percés pour en détourner le contenu et les installations pétrolières sont régulièrement attaquées.


Le MEND affirme protester contre les dégâts de l’extraction pétrolière (voir pages suivantes) sur l’environnement et, surtout, contre la redistribution éminemment inéquitable des revenus de l’industrie du pétrole. Ainsi, 48,5% vont au gouvernement fédéral, 24 % aux États fédérés et 20 % aux pouvoirs locaux, tandis que les autorités d’Abuja ristournent 13% supplémentaires aux États du Delta qui possèdent des gisements onshore et offshore. Le nouveau président Umaru Yar’Adua a certes promis de porter cette part à 25 %, mais la corruption massive empêche la population de voir la couleur de cet argent, qui n’enrichit qu’une certaine frange de citoyens les mieux placés, tandis que les autres survivent avec moins d’un dollar par jour dans un environnement saccagé par la pollution.


Grâce aux enlèvements et aux détournements de pétrole, les militants du MEND amassent de petites fortunes qu’ils affirment consacrer entièrement au bien de leur communauté. Lourdement armés et équipés de vedettes rapides, ils pèsent de plus en plus sur les compagnies pétrolières, lesquelles font pression sur le gouvernement fédéral pour qu’il mette le paquet dans la répression. Les « justiciers » du MEND ont cela dit suscité d’autres vocations, celles de bandes de gangsters qui travaillent pour leur propre compte et commencent à « exporter » la violence aux barges de forage et aux plates-formes d’extraction du Cameroun et de Guinée équatoriale. À ces violences, le gouvernement nigérian répond au moyen de la Joint Military Task Force (JTF), une division mixte composée de militaires et de policiers. Le 15 mai 2009, le MEND a déclaré une « guerre totale » en représailles à des bombardements qui auraient fait des centaines de morts parmi la population civile.


Une Commission pour le Développement du Delta du Niger (NDDC) a été mise sur pied pour centraliser les demandes et coordonner les opérations pour l’ensemble des 7 États du Delta : Abia, Akwa Ibom, Delta, Edo, Ondo, Rivers et Cross River, lesquels concentrent 30 millions d’habitants. Depuis septembre 2008, un ministère spécifique pour le Delta est dirigé par Ufot Ekaette, originaire du Delta.


Le ministère a également mis sur pied un comité technique de 45 experts dirigé par Ledum Mittee, qui n’est autre que le président du Mouvement pour la Survie du Peuple ogoni (MOSOP) créé par l’écrivain Ken Saro-Wiwa [1]. Si l’objectif du ministre est officiellement de développer les infrastructures, son budget n’est pas considéré comme à la hauteur, tandis que le fait qu’il s’appuie sur la JTF laisse craindre le pire en matière de violation des droits humains.


Le MEND ne dispose pour l’instant pas d’un chef charismatique capable de soulever des populations entières contre le pouvoir fédéral et les compagnies occidentales. Sans doute les violentes contre-offensives militaires nigérianes l’ont-elles quelque peu affaibli. Il n’empêche que, en l’absence de résultats économiques concrets, certains observateurs craignent que, si les villages décident de prendre les armes, le Delta replonge dans la période sanglante de la sécession du Biafra. Cette guerre civile [2] qui avait opposé le Biafra (proclamé indépendant par les régions igbos du sud-est du Nigeria) à l’armée fédérale avait, entre 1967 et 1970, entraîné la mort (par les armes et par la faim) de plus d’un million de personnes…



Notes


[1] Coordinateur d’une campagne non-violente contre Shell et dénonçant les ravages environnementaux de l’extraction pétrolière sur le Delta, cet écrivain a été condamné par la justice nigériane au terme d’un procès largement dénoncé par les ONG et pendu en 1995.


[2] James Brooke, « Few Traces of the Civil War Linger in Biafra », New York Times, 14 juillet 1987.

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