Textes de Juliette

13 septembre 1958 - 13 septembre 2009
Camer.be


Instituteur, syndicaliste, homme politique charismatique, Ruben Um Nyobé porta les revendications d’indépendance du Cameroun jusqu’à l’Onu. Un combat qui lui coûta la vie. Le 13 septembre 1958, il y a cinquante un  ans, était tué Ruben Um Nyobé. C’est dans une forêt de Sanaga Maritime, dans le sud du Cameroun, qu’une patrouille française qui traquait depuis des mois le secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC) repérera son objectif et l’abattit. Son corps fut traîné jusqu’au chef-lieu de la région, où il fut exhibé, défiguré, profané. Il a été privé d’obsèques après sa mort et enterré à la sauvette au cimetière de la mission presbytérienne d’Eséka.

51 ans après l'assassinat de ce leader historique Camerounais, les circonstances de sa mort n’ont jamais été élucidées. “ Pour ce qui concerne les conditions de l’assassinat de Ruben Um Nyobé, la vérité reste cachée. La plupart des documents sont encore confisqués par l’ancienne puissance coloniale ou dissimulés par l’administration du Kamerun ”, écrit Bakang ba Tonje dans “ Les derniers jours de Ruben Um Nyobé ”, Editions Kunde, 2005, P. 16.



Qui a donné l'ordre de tuer Ruben Um Nyobe, secrétaire général de l'Union des populations du Cameroun (Upc), le samedi 13 septembre 1958 ?


Pour Enoh Meyomesse, à la page 63 de son essai intitulé  Le carnet politique de Ruben Um Nyobe 1952-1958, Editions du Kamerun)   " A vrai dire, au regard de toutes les initiatives prises par deux hauts-commissaires de la République française au Cameroun, Roland Pré, qui avait organisé les massacres du mois de mai 1955 et obtenu l'interdiction de l'Upc le 13 juillet 1955, et Pierre Messmer, il est bien difficile d'indexer la France comme puissance ayant délibérément voulu l'assassinat de Ruben Um Nyobé. Bien mieux, il existe même, plutôt, d'autres éléments à la décharge de la France, dans cet acte odieux "


Cette thèse est soutenue par certains auteurs tel Bakang ba Tonje, dans une autre enquête intitulée Les derniers jours de Ruben Um Nyobé, publiée aux éditions Kunde en 2005. Pour lui, c'est plutôt au cours d'un conseil de ministres que la mort de Um Nyobe est finalement décidée. En plus de Ahidjo, Charles Assalé, Charles Okala, Michel Njiné, André Fouda, Njoya Arouna, Talba Malla, Jean Akassou, Pierre Ninekam, Alfred Mandon, "votent pour la mort " de celui que certains militants upécistes appelaient affectueusement Mpodol. Seuls Gaston Behle et Haman Adama ont voté contre, rapporte Bakang ba Tonje.


Pour Hervé Mbock in (Indépendance dans la douleur, Edition Publibre 1995, P259), Que ce soit Ahidjo ou qui ce soit, la France y était pour tout au sujet de l’assassinat de Um Nyobé
.

Cinquante-un ans après son assassinat, le nom de Ruben Um Nyobé est presque oublié en France. Au pays de Nicolas Sarkozy, un seul document colonial d'une page présent dans les rayons "secrets " de la Bibliothèque Pompidou à Paris présente Um Nyobé parmi tant d'autres leaders de son époque comme étant des ennemis de la France. Au Cameroun, par contre, il reste l’objet d’une immense admiration.


Selon Hervé Mbock in (Indépendance dans la douleur, Edition Publibre, P 127), au Cameroun, cette " admiration populaire est restée longtemps contrariée, toute référence à Um Nyobé et à l'Upc, l’UPC, ayant été interdite par la dictature d’Ahmadou Ahidjo mise en place en 1960 avec le soutien de l’ancienne métropole." La moindre évocation de Um Nyobé était dès lors considérée par le pouvoir en place comme « subversive » et sévèrement réprimée. Sa mémoire ne put être perpétuée que dans la clandestinité ou dans l’exil.



Pourtant admiré...


(1b) Comme l'écrivait en 1975 une militante française qui fut une de ces correspondantes régulières à Paris dans les années 1950, « ce leader révolutionnaire avait des qualités humaines hors série, celle que l’on retrouve chez les saints, chez un Gandhi par exemple. L’exemplarité de sa vie, la pureté de ses intentions, le rayonnement de sa personnalité pourraient suffire à perpétuer sa mémoire » (2). Ruben Um Nyobè était en somme la figure inversée de ceux qui, après sa mort, prirent le pouvoir au Cameroun.


Um Nyobè est né en 1913 à Song Peck près de Boumnyebel (Sanaga Maritime)dans l’arrondissement d’Eséka, de Nyobé Nsounga et de Ngo Um Nonos. " Le Cameroun est alors une colonie allemande, qui ne deviendra un territoire sous mandat de la Société des nations (SDN) confié en partage à la France et au Royaume-Uni qu’au sortir de la première guerre mondiale. Eduqué dans les milieux protestants, il devient fonctionnaire et s’intéresse assez tôt à la politique. Il s’engage à la fin des années 1930 dans la Jeunesse camerounaise française (JEUCAFRA), une organisation mise sur pied par l’administration française pour fédérer les élites contre la propagande nazie, avant de prendre part, à la fin de la seconde guerre mondiale, au Cercle d’études marxistes – lancé à Yaoundé par le syndicaliste français Gaston Donnat – qui allait devenir une véritable pépinière du nationalisme camerounais (3). D’abord responsable syndical, Um Nyobé est ensuite désigné secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun constituée à Douala en avril 1948. L’heure n’est plus, dira-t-il plus tard, simplement de « s’opposer à l’hitlérisme comme en 1939, mais au colonialisme tout court » (4).


C’est pour défendre cet objectif, articulant intimement progrès social et économique, indépendance pleine et entière, et réunification des Cameroun britannique et français, qu’Um Nyobé engage toutes ses forces en tant que secrétaire général de l’UPC. Inlassablement, pendant les dix dernières années de sa vie, de 1948 à 1958, il réaffirme ces trois principes sur toutes les tribunes et dans tous les journaux. Petit homme modeste, ascétique et d’une étonnante rigueur intellectuelle et morale, il dénonce infatigablement le sort misérable réservé aux « indigènes », les manœuvres des milieux colonialistes, ainsi que la bassesse et la corruption de ceux de ses compatriotes qui préfèrent faire le jeu de l’adversaire plutôt que de s’engager dans la lutte pour la souveraineté nationale et la justice sociale.


" Plus exceptionnelle encore est sa capacité à décrypter et à disséquer le système juridique particulier auquel est soumis le Cameroun, devenu territoire sous tutelle de l’Organisation des Nations unies au lendemain du second conflit mondial. Des villages camerounais les plus reculés jusqu’à la tribune des Nations unies, où il est convié à trois reprises entre 1952 et 1954, il explique sans relâche que le droit, aussi bien français qu’international, est dans le camp de l’UPC. La France n’a dès lors aucune légitimité pour s’imposer plus longtemps à une nation qui veut être enfin maîtresse de son destin." Pouvons nous lire dans Le Monde Diplomatique,Thomas Deltombe, sept 2008


Pour Odile Tobner,(Documentation Survie) " La victoire, amère, de Ruben Um Nyobé réside, cinquante-un ans après sa mort, dans l’échec patent de ceux qui l’ont tué, Français et Camerounais, et qui ont empêché le Cameroun de devenir un pays fort et prospère. Ce qui est apparaît clairement aujourd’hui au regard de l’histoire c’est qu’on a supprimé Um parce qu’il constituait un obstacle majeur à la perpétuation du pacte colonial. Après un demi-siècle le Cameroun n’est toujours rien d’autre qu’un réservoir de matières premières, qui vont s’épuisant. Les réseaux de transports et de communication sont désespérément réduits et détériorés, la population est oisive et misérable, l’éducation et la santé sont sinistrées et deviennent inaccessibles au plus grand nombre."


“ Que le sang de Ruben Um Nyobé ait été versé, la France en porte totalement la responsabilité. Elle est, de part en part, responsable de ce crime. Comme de coutume, elle se servit de ses relais indigènes pour atteindre son objectif ”, reconnaît Achille Mbembe. Au-delà des larmes versées face à cet odieux et lâche crime, il est temps d’ouvrir le vrai procès de l’assassinat de Ruben Um Nyobé. Afin de se lancer sur de nouveaux chemins de la libération.


Pour la Fondation Moumié dans ses notes parues sur son site Internet (6), Il est significatif de voir que, cinquante-un après sa mort, l'Etat post-colonial camerounais peine, non seulement à rendre hommage à ce héros et martyr de la lutte contre les dominations coloniales, mais qu'il refuse même tout simplement de laisser évoquer son nom dans l'espace et la mémoire collective. Les manuels d'histoire et documents officiels du pays bannissent toute référence à sa personne, alors même qu'il est le seul, en son temps, à avoir réussi à articuler un projet clair d'accès de son pays à l'indépendance.



(1) Achille Mbembe, La naissance du maquis au Sud Cameroun, 1920-1960 : histoire des usages de la raison en colonie, Karthala, Paris, 1996.
(1b) Le Monde Diplomatique, Thomas Deltombe, sept 2008

(2) Claude Gérard, Les pionniers de l’indépendance, Editions Inter-Continents, 1975, p 126.

(3) Gaston Donnat, Afin que nul n’oublie. Itinéraire d’un anti-colonialiste. Algérie, Cameroun, Afrique, L’Harmattan, Paris, 2000.

(4) Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun : les origines sociales de l’UPC, Karthala, Paris, 1986, p 108.

(5) Voir les textes rassemblés par Achille Mbembe : Le problème national camerounais (L’Harmattan, 1984) et Écrits sous maquis (L’Harmattan, 1989).

(6) Fondation Moumié,  http://fondationmoumie.over-blog.com/article-25076921.html

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