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27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 03:09

25 mai 2011

Camer.be

 

Note de Juliette: Entre les 1955  de l'ère coloniale française, et aujourd'hui 2011, 76 ans sont passés. Et pourtant, rien n'a véritablement changé.

 

Mercredi 25 mai 1955, à Yaoundé, l’armée coloniale tire sur des manifestants aux mains nues qui se rendent à l’hôpital central pour retirer le corps d’un boy assassiné, par un colon, trois jours auparavant. Il y a des morts. La ville est bouclée. Le couvre-feu est instauré, de 6 heures du soir à 6 heures du matin. Roland Pré, le Haut-commissaire de la République française au Cameroun, est enfin parvenu à noyer, dans le sang, la contestation du colonialisme, dans ce territoire sous tutelle des Nations Unies, à l’administration confiée à la France. Ce roman revient sur cet événement tragique qui s’est déroulé au quartier Messa à Yaoundé.

 

Extraits

Chapitre XVII.  Les gens, dans la concession de Koudjo, chantaient en buvant du « arki ». Des personnes entonnaient des chants, ainsi que l’avait fait Koudjo, et la foule enchaînait gaiement. Certaines, selon les chansons, se levaient et partaient danser au milieu d’une piste de danse improvisée, puis retournaient s’asseoir, une fois achevée la mélodie qui les avait fait se lever. D’autres demeuraient sur place et battaient la mesure avec leurs mains. L’ambiance était bon enfant, et la soirée se déroulait sans encombre. Une brise souffrait, paisiblement, et venait rafraîchir l’atmosphère en caressant les visages des gens. La lune, dans le ciel, coquine, disparaissait de temps en temps derrière les nuages. Elle réapparaissait, aussitôt, toute souriante, et donnait l’impression de jouer à cache-cache avec les ténèbres. Ce spectacle était féerique. Soudain, un autocar bleu-nuit de la police surgit, on aurait dit de nulle part, et vint se garer devant la concession de Koudjo. « Le sans-payer ! », cria une voix forte. Aussitôt, plusieurs personnes, immédiatement, décampèrent, en se faufilant, subrepticement, entre les cases voisines de celles de Koudjo. D’autres se mirent à ramper, quasiment, au sol, en profitant de l’obscurité, pour s’éloigner de cet endroit devenu, tout d’un coup, dangereux, puis, une fois à bonne distance, se levaient et détalaient. On ne voyait plus que leurs dos s’évanouissant, progressivement, dans la nuit. En un laps de temps, la foule fut diminuée de moitié, et un silence de cimetière s’y installa. Une dizaine de policiers descendirent, au pas de course, de l’autocar, matraques à la main. Le sau-ve-qui-peut fut alors général. Les gens partaient dans toutes les directions, les jambes à leurs cous, dans un tohu-bohu indescriptible. Seuls quelques téméraires demeurèrent sur place. Les policiers s’avancèrent vers ceux-ci. « Que se passe-t-il ici ? », demanda celui qui semblait être leur chef. « Rien », répondirent les gens. « Comment rien ? Un tel attroupement en pleine nuit, et vous dites qu’il ne se passe rien ? Tout d’abord, vos cartes d’identités ! » Pendant que quelques policiers s’activaient à contrôler les pièces d’identités exigées, d’ autres s’engouffrèrent dans la maison de Koudjo. Ils se mirent à en ouvrir, rageusement, les portes des chambres à coucher, et à les refermer, visiblement à la recherche de quelque personne. Pour leur malheur, la maison était désespérément vide. Ils revinrent sur leurs pas.

 
- Où est-il ? demanda leur chef.

 
- Où est-il ? C’est à vous que je pose la question.

 
- Qui ? s’enquit, avec courage, une des personnes à qui ils s’adressaient.

 
- Celui qui a organisé cette réunion clandestine ?

 
- Quelle réunion ? redemanda la personne.

 
- Quelle réunion ? Tu crois que nous ne sommes pas au courant de ce que vous faites ? Toi, toi, toi, et toi (il désigna quatre personnes), au poste de police. Bande d’abrutis ! Aussitôt, ses agents, avec empressement, passèrent des menottes aux quatre malheureuses personnes désignées, les poussèrent, sans ménagement, dans l’autocar et démarrèrent, aussitôt, en les emportant. (…)  Koudjo fit signe à l’assistance de se taire. Le vacarme que produisaient les gens, dans sa concession, en chantant et en dansant, tout en s’abreuvant de « arki », ayant, tout d’un coup, cessé.

 
- Eteignez les lampes tempêtes ! dit-il. Aussitôt, la salle où se tenait la réunion fut plongée dans le noir. Un silence de cimetière s’y installa. On aurait pu entendre les battements de cœurs des personnes qui s’y trouvaient.

 
- Il se passe quelque chose chez moi, dit à voix basse Koudjo, presque en chuchotant.

Tout le monde présent dans la salle se mit à tendre les oreilles pour tenter de capter le moindre bruit, la moindre parole, en provenance de l’extérieur. L’atmosphère était pesante. A l’évidence, la police avait été informée, par quelque indicateur, de la tenue de leur réunion, et était venue procéder à des arrestations. D’où le silence qui régnait, subitement, dans la concession de Koudjo. Le problème, à présent, était simplement de savoir si la police allait parvenir à découvrir le lieu exact de la tenue de cette réunion, autrement dit, là où Koudjo et ses amis se trouvaient en ce moment. Les minutes se mirent à s’égrener, lentement, péniblement, en prenant tout leur temps. Une personne, dans le noir, étouffa un éternuement. Tout le monde faillit lui tomber dessus. Il reçut, néanmoins, des reproches à voix-basse. Des pas d’homme se rapprochant de la maison plongée dans le noir jetèrent encore plus d’effroi sur les gens. Le bruit de ceux-ci résonna devant la porte. Bien qu’elle fut close, quelques personnes frôlèrent l’arrêt cardiaque. Par bonheur, les pas se mirent à s’éloigner, tout comme ils étaient venus, et la tension retomba dans la salle.

 

Chapitre XX .(…) Le cortège avançait, en chantant, en ricanant, en chahutant, et provoquait un brouhaha indescriptible qui faisait sortir de leurs maisons, des bars et des échoppes, d’innombrables badauds qui, aussitôt, le rejoignaient. Il gonflait, ainsi, au fur et à mesure qu’il progressait en direction de l’Hôpital central. Likeng marchait en tête, tel un gladiateur, la tête haute, la poitrine bombée, le regard rivé sur l’horizon, le drapeau du M.E.R. en main, flottant gaiement au vent. Il avançait d’un pas martial, et donnait l’impression d’être en mesure de défenestrer le Haut-commissaire en personne, Roland Pré, « cette canaille », ainsi qu’il ne se privait pas de le qualifier. Sa seule présence en tête du cortège, était un stimulant extraordinaire pour le reste de la foule. Il le savait. Il avançait, de ce fait, tel un robot, que rien n’aurait pu arrêter. Soudain, à un croisement, un « sans payer » vint à passer. Il ralentit, stoppa un moment, puis repartit en trombe, sous un flot d’injures de la foule. Il réapparut au croisement suivant. Cette fois-ci, des agents de police en descendirent, matraques à la main. Ils vinrent se poster sur la route de Likeng. Ce dernier était imperturbable et continuait d’avancer telle une locomotive en furie. Lorsqu’il ne resta plus que moins de dix mètres entre les agents de police et lui, ces derniers, effrayés par l’immensité de la foule derrière Likeng, détalèrent et partirent monter, en toute hâte, dans le « sans payer ». Celui-ci démarra aussitôt et repartit en trombe. Likeng exultait. Pour la première fois, depuis que la marche avait commencé, il sourit. La joie de la foule, de son côté, était au paroxysme. « Today na today ! Today na today ! Today na today », hurlait-elle, à tue-tête, de plus belle. De nombreux badauds, qui avaient vu la police battre en retraite, la rejoignirent aussitôt. Derrière Likeng se retrouvaient, ainsi, près de deux à trois mille personnes. C’était inédit dans les annales d’Etibli. La longue colonne que conduisait Likeng avança encore pendant un moment en direction de l’Hôpital central. A la hauteur de l’Ecole de filles de Messa, alors que la chapelle protestante qui se trouvait non loin de là fut en vue, cinq camions militaires firent irruption sur la chaussée. Aussitôt, une centaine de soldats en descendirent et, sans tarder, se mirent à fixer, au sol, au milieu de la chaussée, leurs fusils. Le corps d’Akamba fut secoué par un énorme frisson. Son cœur se mit à battre on aurait dit qu’il allait s’arracher de sa poitrine. Likeng, imperturbable, se retourna, sans s’arrêter de marcher, et cria, en pidgin, à la foule derrière lui : « if dem want shot, fall fo ground ! » (S’ils s’avisent à ouvrir le feu, jetez-vous au sol). Puis il continua à avancer, comme si de rien n’était. La colonne, derrière lui, hésita un moment. Mais, au vu de sa détermination, elle reprit, elle aussi, sa marche, et se mit à déverser un flot d’injures sur les soldats. Trois de ceux-ci, des Blancs, se détachèrent du groupe. L’un d’eux tenait en main un mégaphone. Il le mit en marche.


Livre Massacre Messa:Camer.be- Allo ! Allo ! Je vous demande de stopper, immédiatement, votre marche et de retourner chez vous. Allo ! Allo ! Je répète. Je vous demande de stopper, immédiatement, votre marche, et de retourner chez vous. Si vous obéissez, il ne vous sera rien fait. Likeng, une fois de plus, imperturbable, et sans s’arrêter de marcher, se retourna et entonna le Chant de ralliement.

 
- Allo ! Allo ! Cessez de faire l’andouille. Je vous demande de stopper, immédiatement, votre marche, et de retourner chez vous. Allo ! Allo ! Si vous obéissez, il ne vous sera rien fait. Allo ! Allo ! Je répète, je vous demande de stopper, immédiatement, votre marche, et de retourner chez vous. Si vous obéissez, il ne vous sera rien fait. Après qu’il eut parlé, et pendant que les soldats ache-vaient de fixer, au sol, leurs mitraillettes, il sortit son sabre fixé à sa hanche, et traça un trait, de part et d’autre de la chaussée. La foule, de son côté, continuait à avancer, tout en chantant le Chant de ralliement. Le Blanc reprit la parole.

 

- Allo ! Allo ! Je vous demande de ne pas franchir cette ligne que je viens de tracer au sol. Si vous le faîtes, je donnerai l’ordre à la troupe d’ouvrir le feu, et vous mourrez tous. Peine perdue, Likeng accéléra le pas et franchit, allègre-ment, la fameuse ligne. La colonne, sans hésitation aucune, la franchit avec le même aplomb. Le soldat blanc en fut désemparé, et effectua plusieurs pas en arrière.

 

Allo ! Allo ! Je vais tracer un second trait sur le sol. Je vous mets en garde. Si vous le franchissez de nouveau, tant pis pour vous. A ces mots, la colonne stoppa. Likeng également. Un silence de cimetière se mit à régner sur la foule. Celle-ci attendait de voir ce que Likeng allait lui demander de faire. Le soldat blanc en profita pour s’éponger le visage. Le soleil était haut dans le ciel, et ses rayons ne réchauffaient plus, affectueusement, les corps des marcheurs, mais, les calcinait carrément. Likeng se mit à agiter le drapeau du M.E.R. et entonna, de nouveau, le Chant de ralliement.

 

Chapitre XXI. L’épaule d’Akamba lui faisait horriblement mal. Une balle l’avait transpercée. La douleur qui en émanait lui paralysait tout le torse, et le faisait gémir, aplati sur la chaussée, incapable de se relever. Une à une, les personnes qui avaient pris la fuite, lors de la fusillade, recommencèrent à revenir, après que la troupe fut partie. Au bout d’un moment, d’énormes pleurs éclatèrent. Plus elles affluaient, plus on aurait dit que c’était tout « cartons ville » qui était en lamentations. Des femmes, à la vue du corps inerte d’un parent, d’un ami ou d’un proche quelconque, se roulaient par terre, se déchiraient les vêtements, s’arrachaient les cheveux, s’élançaient en l’air et se laissaient retomber, lourdement, au sol, comme si elles désiraient se détruire le corps. Certaines devenaient carrément hystériques, d’autres aphones, à force de hurler, leur chagrin, de toute la puissance de leurs poumons et de leurs gorges. Les cadavres et les blessés étaient étalés au sol, certains totalement déchiquetés. Le soleil était haut dans le ciel, et cuisait le tout. Akamba avait, ainsi, énormément soif. Au bout d’un moment, sa tête fut prise de vertiges. Il en prit profondément peur. Il se demanda s’il n’était pas en train de mourir. Il parvint, en dépit de l’immense douleur qu’il ressentait à l’épaule, à relever, malgré tout, la tête, pour scruter son épaule. Celle-ci était toute rouge du sang qui s’en échappait. Celui-ci avait même mouillé la moitié de sa chemise et il s’en dégageait une odeur âcre. Il comprit que les vertiges dont il était en proie, étaient provoqués par le sang qu’il était en train de perdre abondamment. Il s’en affola. Il dit rapidement une prière, demande au Tout Puissant de lui pardonner ses péchés sur terre, et d’accepter de l’accueillir dans son royaume. Il pensa à son épouse, à ses enfants, et son regard fut, aussitôt, brouillé par des larmes. Sa poitrine se souleva plusieurs fois. En cet instant, il se sentit l’être le plus malheureux de la terre entière. Plus le temps passait, plus les vertiges qu’il ressentait devenaient de plus en plus insupportables. Il pensa, instinctivement, à la mort. « Mon Dieu, aie pitié de moi, je viens à toi », supplia-t-il, machinalement.(…)

 

Notes de la rédaction: Le massacre de Messa en 1955, auteur: Enoh Meyomesse, 152 pages - eBook, Prix : 9 Euros. 

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Published by Juliette Abandokwe - dans Cameroun
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