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18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 09:29

26 janvier 2010

Assongmo Necdem

Le Jour

Cameroun, Mbanga : le quotidien de la prison

40 gardiens pour 300 détenus. Des mineurs. Pas de véhicule. Du bois de chauffe grappillé dans les plantations voisines… Conçu pour 150 pensionnaires, le pénitencier ne peut souvent rien contre les évasions. Courbé, un genou et une main au sol Pascal  souffle de sa bouche pour attiser le feu de bois . Plusieurs fois, sa poitrine  et son ventre se bombent avant de retrouver leurs proportions normales. Le jeune homme a presque mis la tête dans le foyer où les braises sont d’un rouge vif. Les flammes sont donc reparties de plus belle. Elles ont bientôt embrasé les morceaux de bois  sec. Le contenu de la grande marmite est maintenant en ébullition, si l’on s’en tient à la vapeur qui s’en dégage.

A côté de Pascal , un compère effectue la même manœuvre avec un autre foyer. Il y en a six dans cette baraque qui sert de cuisine. Les deux jeunes gens veillent aussi sur les marmites qu’ils ouvrent de temps en temps. Une mousse blanchâtre en jaillit avant de retomber au contact de l’air. Une vielle étoffe sert à tenir le couvercle brûlant. «C’est du riz. Il y en a dans cinq marmites. La sixième contient la sauce. De la bonne sauce de soja avec des condiments et des crevettes», déclare Pascal, souriant. Pourtant, sur son visag, dégouline une sueur qui semble lui brouiller la vue. La fumée le fait pleurer. Il porte une culotte et un tee-shirt qui ont perdu leur éclat depuis des lustres. «Ça, c’est ma tenue de travail. On n’a pas besoin de s’habiller comme un prince pour faire la cuisine. Mais en prison, on s’habille aussi chic», rétorque le détenu.

Pascal et son congénère sont pour ainsi dire les cuisiniers attitrés de la prison principale de Mbanga dans le département du Moungo, région du Littoral. C’est dans ce pénitencier que l’artiste Lapiro, de son vrai nom Lambo Sandjo Pierre Roger, avait entamé sa détention après les arrestations ayant suivi les émeutes qui avaient secoué plusieurs villes du Cameroun en février 2008. On connaît la suite des péripéties de celui qu’on appelle «Ndinga Man». Transféré à la prison principale de Nkongsamba, le chef-lieu du département du Moungo, il séjourne actuellement à la prison centrale de Douala à New-Bell. La réglementation permet à Lapiro de demander à rentrer purger sa peine à la prison de Mbanga, selon le régisseur de cet établissement, le super-intendant des prisons Simon Enow Eyong.

A la cuisine, le repas sera bientôt prêt. Chacun des 300  détenus que compte le pénitencier aura alors droit à sa ration de la journée. Ce n’est pas chaque jour qu’ils mangent du riz. «Il y a souvent le corn chaf [mélange de haricot et de maïs sauté, ndlr]. Le dimanche, nous mangeons du couscous de maïs avec le kpem [sauce faite à base de feuilles de manioc]», explique le camarade de Pascal. Un repas par jour, cela paraît bien insuffisant. D’où la nécessité pour chaque prisonnier d’avoir «sa personne dehors» pour lui apporter des provisions. Au premier visiteur, chaque détenu demande «un lancement», entendez un peu d’argent. Peu importe le montant. «Grand frère, vous n’allez pas nous laisser comme ça hein», réitère Pascal au cours de notre entretien. Les prisonniers sont unanimes pour dire qu’ils mangeront bien ce samedi. Ils bénissent Miss Cameroun, Anne Lucrèce Ntep, et le député de la circonscription électorale du Moungo Sud, Jean Mpacko Kotto, qui leur ont apporté un don de nourriture. La prison a fait sa toilette pour accueillir ces visiteurs spéciaux. Dans la cour externe, les espaces gazonnés ont été tondus. Un drapeau national neuf flotte au-dessus du mât repeint.

Evasions

Il y a quelques visiteurs sous le hangar en paille. C’est le passage obligé pour l’identification avant de se rendre à la guérite où se trouve le poste de police. Quelques prisonniers vont et viennent sur cette esplanade externe. Deux gaillards transportent jusqu’à la cuisine une grande marmite remplie d’eau recueillie au robinet derrière le bâtiment principal de prison. «Il s’agit des domestiques qui effectuent des tâches d’intérêt collectif, à savoir fendre du bois ou faire le nettoyage, par exemple. Ce sont des détenus dont la peine sera bientôt terminée. A moins d’être idiots, ils n’ont aucune raison de s’enfuir. Certains ont même l’autorisation de quitter la prison pour ne revenir que le soir», explique un gardien. Un autre confie cependant qu’il y a souvent des évasions. «La dernière remonte à cinq mois, poursuit-il. Un condamné qui effectuait une corvée. Jusqu’aujourd’hui, il reste introuvable.»

Les 40 gardiens qui travaillent ici ne suffisent pas à encadrer les 300 pensionnaires de ce pénitencier construit pour en accueillir la moitié. A cela s’ajoute le manque de logistique. «Il n’y a pas de véhicule pour le transport des prisonniers. En cas de procès à Douala ou à Nkongsamba, les détenus et les gardiens se rendent à la gare routière où ils empruntent une voiture comme tout le monde», déplore le régisseur. Idem pour le transport du bois de chauffe utilisé dans la prison. «La situation serait plus compliquée si la Cdc ne nous permettait pas de ramasser des déchets de bois dans ses plantations. Sur place à Mbanga, aucun habitant ne nous permet d’entrer dans son champ pour chercher la moindre branche sèche», poursuit-il. 
Avec la surpopulation carcérale, il faut ouvrir l’œil dans cette cour. De temps en temps, un geôlier ne manque donc pas de rappeler à l’ordre un prisonnier. Deux gardiens, fusil à l’épaule, sillonnent le toit de la prison. Deux autres sont postés au mirador qui offre une vue panoramique des alentours du pénitencier. Bien que surplombant le site, on ne voit pas l’intérieur du bâtiment principal. Des tôles couvrent la cour. Les journalistes sont interdits d’accès à ce bâtiment construit de telle sorte que les prisonniers soient comme logés dans un bunker.

Arrivé en prison à 11 ans

Ils sont 280 répartis dans dix cellules de tailles différentes contenant 20 personnes pour les unes et jusqu’à 40 pour les autres. Dans ce bâtiment originel, il n’y a que la gent masculine, sans considération d’âge. Créée en 1973, la prison principale de Mbanga ne dispose toujours pas d’un quartier pour mineurs. Le plus jeune détenu est ce garçon de 12 ans arrivé il y a huit mois pour vol. «La prison n’est pas faite pour les enfants», soutient le régisseur qui se dit impatient de voir aboutir le travail des Affaires sociales qui suivent actuellement les dossiers des mineurs afin de leur éviter un procès malgré leurs forfaits. Mais, en attendant, ils sont sept qui vivent dans la prison comme tout le monde. Ces adolescents dorment chacun sur un petit matelas posé par terre. Ils n’ont pas échappé au bizutage des anciens à qui il fallait payer les droits de cellule, entre 2.500 et 3.000 F.cfa. Ces garçons sont souvent contraints de nettoyer la cellule et d’aller vider le seau hygiénique dans lequel tous les occupants d’une geôle font leurs besoins la nuit. Il faut attendre le matin pour déverser le contenu dans les toilettes. Si le détenu le plus âgé de la prison a 56 ans, le régisseur soutient que les pensionnaires sont essentiellement des jeunes incarcérés très souvent pour vol, bagarre ou trouble de jouissance.

Les conditions de vie sont meilleures pour les 15 domestiques qui vivent dans l’annexe de la prison construite il y a à peine 10 ans mais déjà tombée en décrépitude, «si bien que le bâtiment peut s’écrouler si on y loge beaucoup de personnes», selon le régisseur Simon Enow Eyong. Chaque pensionnaire dispose d’une cellule à lui tout seul. Si certains dorment sur un matelas posé au sol , d’autres se sont offert un certain confort : lit, poste radio, téléviseur ou encore ventilateur. Chaque prison a donc ses Vip.

Les cinq femmes de la prison semblent en retrait. Leur quartier se trouve dehors, néanmoins dans une clôture construite avec des bambous de Chine. Les locaux se résument en un salon et une chambre qu’elles partagent sans trop d’histoires, se réjouit un gardien. Dans la véranda, il y a ce petit foyer formé par trois pierres où ces dames font souvent elles-mêmes la cuisine. De l’extérieur, on aperçoit la grande salle où traînent des sacs et des assiettes. Assises sur un banc, deux prisonnières discutent. «Vous pouvez entrer», lance une autre adossée à la porte. Mais l’invitation n’est pas du goût de l’un des gardiens de prison. Dommage Madame ! Il s’agit bien d’une femme mariée, à deux hommes d’ailleurs. Après avoir fait trois enfants dans une première union, elle a quitté son homme. Elle a ensuite fait falsifier l’acte de mariage pour y mettre le nom de son amant. Voilà les deux cocus aujourd’hui derrière les barreaux et séparés. On en voit des choses en prison !

En aparté : L’émeutier passe à la casserole

Je m’appelle Pascal Kouakam. J’ai été arrêté et condamné à deux ans et six mois parce que je revenais du champ un jour de manifestation en 2008.

Le 27 février 2010, j’aurai passé deux ans en prison. Il ne me restera plus que six mois ici. En principe,j’aurais dû être libre depuis un an. Mais je ne disposais pas des 2.500.000 F cfa d’amende que me réclamait la justice. Je dois compenser par 18 mois supplémentaires derrière les barreaux. Je n’oublierai jamais ce 27 février 2008 où je revenais de la plantation alors que la ville de Mbanga était secouée par les émeutes. En cours de route, j’ai rencontré des militaires qui m’ont demandé de balayer autour de moi. Je me suis exécuté. Peu après, un colonel est arrivé et a demandé que tout le monde soit embarqué, y compris moi. Nous avons d’abord été envoyés à la prison principale de Nkongsamba. J’ai alors appris que j’étais accusé de destruction des biens des Brasseries du Cameroun. Plus tard, j’ai été transféré ici à la prison principale de Mbanga. Lors du procès, je n’avais pas d’avocat. Personne n’a jamais cru à ma version des faits. J’ai été condamné par le tribunal de Première instance de Mbanga à 18 mois de prison ferme et 50 millions de F.cfa à payer aux Brasseries du Cameroun. J’ai saisi la Cour d’appel du Littoral à Douala. Là-bas, ma peine a été réduite à 12 mois de prison et 2.500.000 FCfa d’amende.

Dans cette prison, nous sommes cinq jeunes hommes condamnés pour participation aux émeutes. J’ai été arrêté à 23 ans, aujourd’hui j’en ai 25. Je n’avais jamais fait de la prison. Quand je suis arrivé à la prison de Mbanga, j’ai été mis dans une cellule où il y avait beaucoup de gens. Chacun dormait sur un petit matelas posé au sol. La cellule était grande pour contenir tout le monde. Au début, j’ai été maltraité par les anciens. Il fallait payer 3.000 FCfa de droits de cellule. En plus, ils m’infligeaient diverses corvées. C’était difficile. Heureusement, j’avais le soutien de ma famille et de mes amis. Je suis né et j’ai grandi à Mbanga.

Je me dis que c’est parce que je suis calme que les autres détenus ont commencé à me respecter. Lorsqu’il a fallu choisir un chef de cellule, ils ont voté pour moi. Le poste confère quelques avantages puisque c’est moi qui collectais désormais les droits de cellule. Cet argent permet de résoudre les problèmes qui se posent dans la cellule : acheter le matériel de nettoyage, des matelas ou une nouvelle ampoule pour éclairer la cellule.

De temps en temps, je faisais moi-même ma cuisine. Puis un jour, on avait besoin d’un cuisinier dans la prison. Mes camarades m’ont encore choisi. Depuis, je suis domestique et j’ai désormais une cellule à moi seul. J’y ai mis un lit, un téléviseur, un lecteur Cd et un ventilateur. Je n’ai aucun problème, ni avec les autres prisonniers, ni avec les gardiens. Une fois que j’ai fini la cuisine, je suis autorisé à quitter la prison pour ne revenir que le soir. Cela me permet de cultiver des champs. Je prépare déjà ma vie après la fin de ma peine. Je suis célibataire mais j’ai deux enfants. J’ai arrêté les études en classe de Seconde, série secrétariat médical. Je ne devrais donc pas avoir de mal à me recaser. On verra bien.

Clichés : Une annexe en décrépitude.Le régisseur craint une catastrophe provoquée par le bâtiment construit il y a moins de dix ans.L’annexe de la prison principale de Mbanga est au moins de 20 ans la cadette du bâtiment principal construit en 1973. Or, cette annexe paraît aujourd’hui bien vieille par rapport à sa sœur aînée. «Le bâtiment est en totale décrépitude, si bien que j’ai peur d’y loger des prisonniers en nombre important car l’édifice peut s’écrouler», explique le régisseur Simon Enow Eyong. «Pourtant, l’annexe pourrait permettre de décongestionner la prison originelle où les détenus étouffent presque». Il s’indigne que le bâtiment soit ainsi tombé en ruines sans même avoir été utilisé.

La première chose qui inquiète, c’est la dalle qui fait office de toiture. Celle-ci est considérablement fissurée de toutes parts. Dans presque toutes les cellules, il manque des pans de béton sur la dalle, si bien qu’on voit le fer formant l’armature. Ce fer est très entamé par la rouille à cause de l’eau des pluies qui s’infiltre désormais et ruisselle sur les murs. Du coup, la moisissure s’est installée et les cellules, pour la plupart, sont vides. Elles servent plutôt de magasins. Ici sont parqués de vieux matelas. Là, ce sont de vieilles planches. Plus loin, c’est du sable qui est stocké

Seuls 15 détenus, domestiques, vivent dans cette annexe. «Nous souffrons des inondations lors des pluies», déplore un prisonnier. «Les toilettes sont dans un piteux état. Les excréments remontent par les pots des Wc», ajoute-t-il. Et le régisseur de renchérir que les installations d’eau sont défectueuses. C’est pourquoi le précieux liquide coule par intermittence. Au mauvais état de la dalle et des équipements, s’ajoute l’état défectueux des portes qui, bien que métalliques, s’arrachent d’elles-mêmes à cause de la rouille. Rares sont les cellules qui ont encore une porte. Ces ouvertures sont entreposées dans des coins de la cour.

C’est en 1986 qu’avait été prise la décision de construire une annexe pour résoudre le problème de surpopulation dans les installations originelles de la prison principale de Mbanga. Cette prison était même censée absorber une partie des condamnés de la prison centrale de Douala et de la prison principale de Nkongsamba où l’engorgement a atteint un seuil critique.

Construite quelques années plus tard, l’annexe est vite devenue un vestige.«Il est évident que l’entreprise qui avait  gagné le marché l’avait mal réalisé. Il est aujourd’hui urgent de refaire la dalle ou de construire un vrai toit si on veut éviter une catastrophe», martèle le régisseur. En effet, l’annexe où il existe une vaste cour est essentiellement utilisée pour abriter les cérémonies dans la prison. En plus, c’est sur la dalle à problème que les gardiens veillent au grain. Un mirador y avait été installé.

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Published by Juliette Abandokwe - dans Cameroun
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