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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 00:53

16 août 2011
Eugène Wope

 

« Vient un temps où le silence est trahison. » – Martin Luther King, Jr [1]

 

Des regrets à de nouvelles espérances

 

Maintenant que les passions déchaînées partout en Afrique par la récente crise post-électorale ivoirienne sont un peu retombées. Maintenant que le spectre de la guerre s’est éloigné. Le moment est venu de jeter un regard apaisé mais lucide et critique, sur ce terrible conflit qui a dressé deux moitiés de la Cote d’Ivoire l’une contre l’autre, deux moitiés de l’Afrique l’une contre l’autre, afin d'en tirer les enseignements qui permettront, osons l'espérer, de garantir une issue moins dramatique à la trentaine d’échéances électorales (présidentielles et législatives) prévues en Afrique en 2011-2012 [2]. Le risque est réel qu'une crise d’une ampleur comparable éclate ailleurs en Afrique, si les conditions ne sont pas mises en place pour éliminer ou à tout le moins réduire les raisons de contestations post électorales.

 

Pour y parvenir, il convient dans un premier temps de tenter d’établir des responsabilités, en focalisant l'analyse sur l'élément déclencheur ayant été directement à l'origine de cette crise ivoirienne, à savoir la contestation des résultats de la dernière élection présidentielle. Un examen approfondi des éléments les moins controversés, notamment les résultats du premier tour, visera à établir une intime conviction quant à la désignation du vainqueur du second tour parmi les deux prétendants, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo. Si les conclusions de cet examen s'avèrent pertinentes, c'est-à-dire s’il ne subsiste aucun doute raisonnable quant à la désignation du vainqueur, elles permettraient alors de dégager la responsabilité de ce dernier, et par conséquent d’imputer la principale responsabilité du déclenchement du conflit au perdant. S'il est vrai que la réalité n'est pas aussi manichéenne, que la vérité est sans doute moins tranchée et plus complexe, cette approche présente l'avantage de poser le problème sur une base claire et simple, mais permettant néanmoins d'obtenir un premier niveau d'appréhension cohérente de la situation globale. Elle permet également d'éviter le piège d'une combinatoire infinie de causes et d'effets conduisant au dilemme de la poule et de l'œuf, ou ne conduisant à aucune vision concrète en noyant la perception des vrais enjeux dans un fatras de considérations toutes relativisées. Cette première étape de la réflexion est indispensable et fondamentale pour 2 raisons :

 

 

  • Lorsque cela est possible, il est toujours préférable d'établir sans ambiguïté la réalité des faits ayant entraîné comme dans le cas de cette crise, des conséquences importantes en termes de souffrances humaines et de destruction matérielle. Il est important de pouvoir identifier les responsabilités et désigner les vrais coupages, afin d'être ensuite en mesure d'entamer un processus de cicatrisation des blessures et de réconciliation. En ce sens la commission Vérité et Réconciliation mise en place en Afrique du Sud à la sortie de la période d'apartheid a été une formidable thérapie, qui a sans doute permis une transition à peu près maîtrisée et apaisée, et évité une guerre des races.

  • Des conclusions de cette première étape de l'analyse, découle d’abord la légitimité de la prétention de l’un ou l’autre des candidats à la victoire ; dépend ensuite également l’appréciation de l'opportunité de l'intervention de la communauté internationale ; dépendent enfin les conséquences possibles de l'issue de ce conflit sur le contexte politique en Afrique pour les prochaines années.

 

 

Puis il s'agit d'examiner le rôle joué par les principales instances africaines, en particulier l'Union Africaine, ainsi que par les principaux pays africains dont le Nigeria et l'Afrique du Sud, pour trouver une issue à ce conflit. L'attention est portée sur ce qui a pu apparaître comme insuffisant dans les initiatives entreprises par ces acteurs majeurs, afin de dégager quelques facteurs pouvant rendre leur incidence plus décisive si de tels conflits viennent à se reproduire en Afrique.

 

Enfin il convient d'examiner la position de l'élite intellectuelle africaine sur ce conflit, à la lumière de la conscience critique, courageuse et éclairée qu'elle a le devoir d'incarner, afin de servir de modèle et de guide pour combattre la mauvaise gouvernance, pour défendre la justice et le faible, et pour contribuer à l'éveil des consciences africaines à la démocratie et à une défense intelligente des intérêts de l'Afrique.

 

Les élections

 

Le conflit ivoirien a éclaté suite au blocage provoqué par la revendication de la victoire par les deux candidats à l’élection présidentielle de novembre 2010. Pour déterminer l’équilibre des forces en présence en Côte d’Ivoire, on peut s’appuyer sur les résultats du premier tour qui ont été acceptés par toutes les parties. Ces résultats se présentent ainsi : L. Gbagbo 38% (un gros tiers), A. Ouattara 32% (un tiers), H. K. Bedié 25% (un petit tiers), donc grosso modo une répartition 1/3 – 1/3 – 1/3. Entre les 2 tours, A. Ouattara a eu l'intelligence de conclure un accord avec le (presque) troisième tiers du corps électoral représenté par H. K. Bédié (25%). Au second tour, il aurait suffit que seulement 6% des voix de H. K. Bédié (sur 25%) se reportent sur A. Ouattara (toute chose étant égale par ailleurs) pour que ce dernier fasse jeux égal avec L. Gbagbo. Le potentiel de 25% de report possible sur A. Ouattara laissait dans tous les cas suffisamment de marge pour que la victoire lui fut acquise de manière quasi certaine (il pouvait en théorie espérer presque 2/3 des voix, 57%, avec un bon report).

 

Il parait dans ces conditions plus que probable, ma conviction est que c’est une certitude, que Alassane Ouattara est le vainqueur de ces élections, et que Laurent Gbagbo les a perdu. Le maintien de L. Gbagbo dans ses fonctions aurait envoyé un signal catastrophique, n'aurait pas manqué de donner des idées aux nombreux dictateurs africains qui ont tremblé jusqu'à la dernière minute quant à l'issue de cette crise ivoirienne : il n'est pas hasardeux de penser, pour des raisons qu’il est aisé de comprendre, que leur souhait était que la version du vainqueur décidée par la cour constitutionnelle - organe officiel facilement contrôlable par les pouvoirs en Afrique - s'imposât ! Que L. Gbagbo réussisse son hold-up électoral, et son succès n’aurait pas manqué d’être interprété par ses pairs Africains comme la preuve qu’il leur était possible de s'accrocher au pouvoir et de s’y maintenir, même lorsque leur défaite électorale est incontestable. Pour les prochaines décennies, il aurait été virtuellement impossible qu'un président en place perde les élections, quelque soit les résultats sortis des urnes.

 

Examinons maintenant divers arguments avancés pour réfuter cette conclusion.

 

D'aucun ont trouvé contre nature l'alliance conclue entre A. Ouattara et H. K. Bédié entre les 2 tours, au motif que Bédié fait partie de ceux qui ont mis en doute la nationalité de Ouattara. C'est méconnaître le peu de scrupules de la classe politique en général, prête à faire feu de tout bois pour éliminer un adversaire (je ne parle même pas de l'absurdité de cette balkanisation arbitraire de l'Afrique qui a érigé des barrières artificielles entre les Africains, qui sont devenues aujourd'hui de vrais obstacles qu'il faudra bien un jour éliminer). C'est méconnaître l'histoire car en réalité, il y a plus d'affinités entre la sensibilité politique du RDA d'Houphouët Boigny dont Bédié est l'héritier et celle du RDR de Ouattara, qu'entre Bédié l’houphouëtiste et le socialiste L. Gbagbo.

 

L'argument des 2/3 de la CEI(commission électorale indépendante) acquises à l'opposition est un mauvais procès : par sa constitution même, 1/3 + 1/3 + 1/3, une coalition de 2 des 3 parties confère automatiquement un quorum de 2/3 à ladite coalition.

 

Je me suis opposé, parfois énergiquement à ceux qui ont tenté d'ériger Laurent Gbagbo en défenseur d'une Afrique libre et indépendante. Non, L. Gbagbo n'est pas, n’a jamais été, ce héros panafricain moderne dont l’Afrique toute entière espère l’avènement, et le considérer ainsi ridiculise et décrédibilise ceux qui le font. Comparer Gbagbo à Mandela comme certains ont tenté de faire est une vraie imposture [3]. Laurent Gbagbo à très intelligemment adopté une posture et un discours anti impérialiste et anti colonialiste, mais qui sont orthogonales à son action réelle lorsqu'on examine les faits. Malgré une attitude affichée de reniement de l’occident et de l’impérialisme occidental, de pur apparat, les actes de L. Gbagbo trahissent un tropisme occidental marqué. On se rend bien compte aujourd'hui qu'il a accentué la mise en coupe réglée de la Cote d'Ivoire par des concessions parfois surprenantes qu’il a accordées à ces mêmes multinationales occidentales prédatrices de l'Afrique contre lesquelles il prétendait se battre (Bolloré, Bouygues, Total, Pinault/CFAO, Euro RSCG, ...) [4], qu’il n’a pas hésité à gaspiller des sommes considérables en une pléthore de conseillers et d’experts, d’instituts de sondages de tous ordres souvent recrutés en occident, qui lui ont servi des conseils et des sondages pourris avant les élections, et qui lui ont par la suite organisé une défense désordonnée et peu crédible après sa débâcle électorale (Euro RSCG et Jacques Séguéla conseils du président Gbagbo pour sa réélection, des avocats de renommée internationale Roland Dumas, Jacques Vergès, Marcel Ceccaldi, lobbyistes américains,...). On est conduit à se demander si la fureur de Laurent Gbagbo contre l'occident et la France en particulier n’est pas motivée par une sorte de « dépit d'un amoureux éconduit », insuffisamment récompensé après avoir généreusement consenti tant de cadeaux ! Cette recherche frénétique d’une sorte d’assurance à travers un entourage de conseillers occidentaux renvoie à un autre anachronisme malheureusement encore trop fréquent en Afrique noire dans le choix des sélectionneurs nationaux de foot : presque souvent tous des blancs, alors même que de nombreux champions africains se sont illustrés dans cette discipline à l’échelle mondiale depuis des décennies (loin de moi l’idée d’ouvrir une polémique raciale !).

 

Par le simple fait que Laurent Gbagbo se soit opposé à la France, puissance dont le colonialisme est tant honnie, de nombreux Africains ont été tenté de l’élever en héros intrépide dressé contre les oppresseurs de l’Afrique, et l’ont presque instantanément lavé de tout péché, y compris celui du refus du verdict des urnes, y compris celui d’avoir bradé les intérêts économiques de son pays, y compris celui de favoriser le trafic d’influence de groupes d’intérêts aux motivations contestables (églises charismatiques, etc.). S’opposer ne signifie pas grand chose en soi, s’opposer n’a de sens que lorsqu’on a un projet de société valable, et surtout lorsqu’on se donne les moyens de le mener à bien - ce dernier point est capital - pour le bonheur des populations qu'on gouverne. Sékou Touré s'est également opposé à la France en 1958, on a vu le désastre où sa mandature a conduit la Guinée. Ilne suffit pas d’être « contre », il faut également et surtout être « pour » l’excellence, apporter des solutions, proposer des pistes de solution réalistes en terme de timing et de chance de réussite.

 

Je n'ai, au jour d’aujourd’hui, aucun élément me permettant de penser de A. Ouattara soit meilleur démocrate que L. Gbagbo. Je n'ai aucune certitude que Ouattara sera un meilleur président que L. Gbagbo. Je n’ai même à vrai dire aucun motif de sympathie personnelle à son égard. J'aurais même quelque raison de m'en méfier car l'unanimité du soutien que les puissances occidentales lui ont accordé peut laisser un sentiment de suspicion, ne semblant pas dénué d'arrières pensées intéressées, semblant même cacher des gages (ou des signes de gages) que A. Ouattara pourrait avoir donné. Malgré cela je pense qu’il serait encore plus dangereux pour l’Afrique de cautionner l’usurpation d’une victoire électorale. En ce sens le cas ivoirien est important pour l’Afrique, il pourrait servir de jurisprudence pour les élections à venir.

 

En toute logique, on est également fondé de penser que le soutien dont a pu bénéficier A. Ouattara puisse être mis sur le compte de son habileté à nouer des alliances, et pas sur celui de sa faiblesse supposée sur laquelle ses puissants alliés auraient misé. Si tel est le cas, il est parfaitement envisageable de payer sa dette vis-à-vis du soutien de puissants alliés sans aliéner intégralement ses propres intérêts. L'exemple de la Corée du sud est là pour montrer que malgré la nécessité d'une grande gratitude à l'égard de l'Amérique et de sa protection, le pays a su préserver et conforter ses intérêts aux côtés de ceux de ses protecteurs, au point de devenir aujourd'hui un concurrent de ces derniers dans de nombreux domaines. Que le soutien de l'occident à A. Ouattara fut calculé, quoi de plus normal, c'est le contraire qui aurait été surprenant ! L’occident à des intérêts spécifiques à défendre, cela est dans l’ordre normal des choses, l’Afrique également doit défendre ses propres intérêts : c'est la configuration où les différentes parties fonctionnent en ayant chacun à l'esprit ses intérêts bien compris qui est la bonne martingale pour l'Afrique (gagnant / gagnant). La compétition est permanente et perpétuelle, il faut donc s'y faire et apprendre à défendre ses intérêts au milieu d'autres intérêts en concurrence, et dont on ne doit pas attendre qu’ils soient nécessairement amicaux.

 

Laurent Gbagbo, à l’instar de quelques autres leaders politiques d’Afrique que le hasard des alternances politiques ayant suivi la fin de guerre froide et l’effondrement du bloc de l’Est a porté à la tête d’Etats - les mettant ainsi en situation de passer à la postérité en transformant radicalement les pays qu’ils étaient appelés à diriger (Pascal Lissouba au Congo, Nicéphore Soglo au Bénin, Samuel Doe au Libéria, …) - n’a pas su saisir l’opportunité d’inscrire son nom dans un chapitre honorable de l’histoire africaine. Alpha Condé, porté récemment à la tête de la Guinéeà la suite d’une élection démocratique prend t-il ce même chemin ? Ses premiers pas de président sont marqués par une série de décisions controversées qui semblent motivées par un autoritarisme et une susceptibilité excessives, et on est étonné de le voir courir les tribunes pour déclarer qu’il est le plus compétent au seul motif qu’il est le plus ancien opposant de Guinée. Tout cela donne quelques sérieuses raisons d’inquiétude sur sa capacité à mettre en place les bases d’une bonne gouvernance, même si on peut penser qu’il lui faut sans doute un peu de temps pour remettre en marche un pays désorganisé par plus de 50 ans de dictature et d’incurie. Un Abdoulaye Wade du Sénégal, plus ancien dans la fonction, ne rassure pas d’avantage lorsqu’il se fait plus remarquer la manière désordonnée dont il se saisit d’une multitude de questions traitées de part le monde (même lorsqu’elles ne le concerne en rien, comme par exemple les questions de politique intérieure française), prenant la parole à tout propos (et surtout hors de propos) dans le moindre forum international où il a pu s’insinuer, au lieu de s’atteler à construire une perspective d’avenir pour une jeunesse sénégalaise désespérée qui, chaque jour prend par bataillon entier des risques insensés pour traverser la mer en embarcation de fortune dans l’espoir pouvoir entrer clandestinement en Europe à la recherche d’un travail et d’un confort de vie qu’elle ne peut trouver dans son pays.

 

La méfiance légitime que les Africains peuvent/doivent avoir vis-à-vis des ingérences étrangères en général, occidentales en particulier, ne doit pas les empêcher de voir un danger encore plus pernicieux, qui aurait résulté du maintien indu de Laurent Gbagbo au pouvoir. L'anti occidentalisme (justifié lorsqu’il dénonce les abus des multinationales dont les pouvoirs politiques occidentaux se sont parfois fait les complices) et l’anticolonialisme (justifié dans tous les cas) ne doit pas conduire à rejeter par principe tout ce qui est soutenu par l'occident, au risque de jeter le bébé avec l'eau du bain. Si on est si méfiant à l'égard de Ouattara, et les raisons ne manquent pas, au lieu de chercher à contester sa victoire acquise dans les urnes, au risque d’établir un précédent fâcheux, il faut plutôt réfléchir aux moyens de le mettre sous surveillance, afin qu'il soit comptable de ses actions, et qu'il se soumette à son tour au prochain verdict des urnes, et donc de la voix du peuple, le moment venu.

 

Un autre argument qui a été souvent avancé pour disqualifier Ouattara est lié au fait que la violence/la guerre ait été nécessaire pour qu’il se hisse au pouvoir. La guerre n’est jamais souhaitable car ses conséquences sont toujours très lourdes en pertes humaines, en souffrances de civils innocents, en dégâts matériels. Mais est-ce sa seule faute? Est-ce même seulement sa faute? Il n'est pour rien dans le fait que ses concurrents politiques aient cherché à l’éliminer de la course à la présidence de son pays en mettant en doute sa nationalité. Il n'est pour rien dans l'entêtement déraisonnable de L. Gbagbo à se maintenir au pouvoir malgré sa défaite électorale, au point d'aller s'enterrer piteusement dans un bunker dérisoire, abandonné par son armée en déroute et condamné à une défaite certaine à plus ou moins brève échéance. Il n’est pas absurde de supposer que A. Ouattara a quelque chose à voir avec la rébellion du nord, s'il n'en est pas l'instigateur, il en est de fait le "père spirituel". Mais il faut se souvenir que cette rébellion a éclaté à la suite de la tentative bien inconsciente d'une certaine élite politique corrompue d'exclure une partie des ivoiriens de la jouissance de leur citoyenneté sur une base ethnique et arbitraire (le funeste concept de l’ivoirité !).

 

L’argument du bourrage des urnes dans la partie nord du pays sous contrôle de la dissidence tombe également, car si bourrage il y a eu dans le nord malgré le nombre important d’observateurs, L. Gbagbo pouvait en faire autant dans la partie sud. Rien ne permet de démontrer que A. Ouattara ait forcément eu besoin de tricher massivement pour gagner ces élections, son alliance avec Bédié étant objectivement de nature à lui assurer la victoire. L’argument du mauvais fonctionnement du report des voix en Afrique n’a pas plus de fondement. Si on n’imagine pas que tous les électeurs de Bédié se soient automatiquement levés comme un seul homme pour aller voter pour A. Ouattara au 2nd tour en suivant la consigne donnée par leur champion éliminé au 1er tour, on imagine encore moins un report massif des électeurs de Bédié sur Laurent Gbagbo, en contradiction ouverte avec la position officielle de leur candidat. Si on peut imaginer un nombre plus élevé d’abstentions parmi ces électeurs du camp Bédié au 2nd tour, leur champion n’étant plus dans la course, il est plus que probable que parmi ceux de ces électeurs qui se sont déplacés pour aller voter, une majorité s’est portée sur A. Ouattara.

 

Un motif souvent évoqué pour dénoncer l’intervention de la communauté internationale dans ce conflit ivoirien est qu’il existe ailleurs dans le monde d’autres conflits qu’elle n’a pas pu régler. On reproche pèle mêle, à juste titre, à la communauté internationale :

  • son absence pendant les massacres au Rwanda en 1994,

  • la victoire électorale volée du Hamas en Palestine en 2006 (le Hamas, parti islamiste palestinien, a en effet obtenu la majorité absolue aux élections législatives du 25 janvier 2006, devançant largement le Fatah, le parti fondé par Yasser Arafat, et provoquant l’embarras des pays occidentaux),

  • la victoire électorale usurpée d’Ali Bongo à la dernière élection présidentielle au Gabon en 2009, aux dépens de Mba Obame le vrai vainqueur de cette élection,

  • son incapacité à trouver une solution au problème du proche orient,

 

Oui tout ça est vrai, mais cela ne justifie en rien qu’il faille d’abord résoudre tous les problèmes dans l’ordre où ils se sont produits avant de s’attaquer à d’autres défis. Tous les problèmes ne sont pas du même niveau de difficulté, les leviers de solution ne sont pas toujours disponibles au moment souhaité sur commande.

 

L’argument d’un L. Gbagbo mis dans l’incapacité de gouverner depuis 2002 du fait du conflit, non plus, ne tient pas à la lumière d’un examen critique. Si L. Gbagbo n’a pu trouver une issue à ce conflit, s’il n’a pu négocier un accord pour ramener la paix et restaurer l’unité du pays, c’est qu’il n’a pas l’étoffe de sa fonction, et n’a par conséquent rien à faire dans ce fauteuil présidentiel. La dimension de l’homme d’état se mesure aussi à son aptitude à franchir les obstacles même les plus difficiles.

 

Enfin, les exactions diverses et l’insécurité observées actuellement en Côte d’Ivoire ne sauraient être une preuve à charge pour le gouvernement en place. Ce sont les conséquences prévisibles du violent conflit qui a secoué le pays, au cours duquel des armes se sont éparpillées massivement et de manière totalement incontrôlée dans le pays. Il faut sans doute un peu de temps et une action énergique du pouvoir en place, avant qu’une situation normale soit rétablie. La crédibilité de ce gouvernement sera également jugée à sa capacité à rétablir dans un délai acceptable la paix et la sécurité dans le pays.

 

 

La responsabilité des institutions africaines et des grands pays africains

 

J'avoue que je me suis un moment trompé lorsque j'ai pensé que le choix du Premier ministre du Kenya Raila Odinga comme médiateur de l'Union Africaine (UA), était un signe fort et un tournant de maturité de cette institution (annonciateur d'un changement profond et positif). Je me suis souvenu qu'en décembre 2007, Raila Odinga a été spolié de sa victoire à l'élection présidentielle kényane par le président sortant Mwai Kibaki, ce qui a déclenché une crise grave émaillée de violents affrontements entre les partisans des deux camps. La paix n'est revenue dans le pays qu'à l'issue de longues et pénibles tractations ayant conduit à la formation d'un gouvernement de coalition où le président sortant (perdant des élections) a été maintenu en fonction en cédant une partie de son pouvoir au premier ministre (gagnant de l'élection). L. Gbagbo a sans doute espéré réitérer une telle forfaiture, et j'ai pensé que le choix de Raila Odinga comme médiateur, de par son parcours personnel, signifiait que les instances dirigeantes de l'UA avaient conclu qu'un tel compromis était exclu.

 

J’ai été déçu de constater par la suite que les grandes instances africaines n’avaient pas pleinement réalisé que les événements de Cote d’Ivoire pouvaient constituer une vraie opportunité, peut-être une opportunité unique à l’échelle d’une génération, pour opérer un tournant historique en fixant d’autres règles de gouvernance en Afrique, en imposant l’avènement d’une nouvelle ère où la volonté du peuple africain, la voix des grandes institutions africaines (UA, CEDEAO, UMOA, CEMAC ...) comptent dans les choix, où des dirigeants peuvent être sanctionnés dans les urnes, où les présidents ne s'éternisent plus au pouvoir (tout pouvoir s’use et se corrompt avec le temps).

 

L’Afrique du sud s’est montrée constamment immature quant à la gestion des grands dossiers diplomatiques dont elle s’est saisie sur le continent, en complet décalage avec sa position de leader économique de la zone. Peut-être est-ce l’effet d’un manque d’expérience et d’entrainement du fait du long isolement diplomatique auquel le régime défunt de l’apartheid a été contraint ? Ce pays présente deux facettes dissemblables. Une facette économique où il tient sans conteste le rang de superpuissance à l’échelle du continent, et une facette diplomatique où il accumule une incroyable série de maladresses renvoyant plutôt à une maturité encore balbutiante dans ce domaine. La revendication systématique d’une position médiane dont ce pays a fait son credo en diplomatie, de Thabo Mbeki à Jacob Zuma - on coupe la poire en deux et on distribue à chacune des parties une moitié, même et surtout lorsque l’une des partie est en position d’usurpateur - laisse une impression de manque d’imagination et surtout de manque d’audace et de courage politique. Cette approche peut n’avoir aucun sens lorsqu’on a à faire à des belligérants autistes et jusqu’auboutistes comme c’est malheureusement parfois le cas. Il y a des moments où le compromis s’apparente à de la compromission. A ces moments là, un gouvernement qui revendique les premiers rôles a le devoir de proposer des réponses courageuses, de prendre le risque de déplaire à une partie si c’est le prix à payer pour obtenir une plus grande stabilité et la paix à plus long terme.

 

Il est vrai que la CEDEAOsous la houlette du Nigéria a brandi la menace d'un recours à la force armée pour contraindre Laurent Gbagbo à laisser le pouvoir au vainqueur de l'élection. Si la guerre n'est jamais une bonne option, et on ne peut que déplorer que la crise ivoirienne ait finalement conduit à une telle extrémité, il apparait néanmoins à la lumière de nombreux événements historiques que, dans certaines circonstances, le recours à des moyens de coercition y compris des moyens militaires, peut permettre d'éviter des conséquences encore plus catastrophiques. "Vous avez préféré le déshonneur à la guerre. Vous avez eu et le déshonneur et la guerre". Par ces mots le dirigeant politique et chef de guerre anglais Winston Churchill, à propos des tergiversations de ses pairs européens face à une Allemagne nazie menaçante, soulignait la nécessité de recourir parfois à la force pour faire triompher des principes plus élevés, plutôt que de rechercher systématiquement un compromis mou qui peut résulter au final à bien plus de dégâts et de souffrances humaines.

 

 

L'engagement de l'élite intellectuelle

 

La lecture de ces événements ivoiriens par de nombreux intellectuels africains en premier lieu, ensuite par un certain nombreux de spécialistes occidentaux de l’Afrique, m’a un peu surpris. La quasi uniformité de la réaction de la classe pensante en Afrique à ces événements (cette tentation quasi pavlovienne de se situer par opposition à l'occident /communauté internationale), est à mes yeux aussi suspecte que l'unanimité du soutien apporté par les pays occidentaux à Alassane Ouattara. Mais là où il y a seulement suspicion d'inféodation de ce dernier aux intérêts occidentaux, les premiers (intellectuels africains) ont semblé manquer de discernement et de recul, en concentrant leurs forces à la seule dénonciation des inconvénients de l’ingérence étrangère occidentale. Leur jugement a peut-être été obnubilé par la rancœur accumulée par des siècles d’oppression et de mépris que l’occident a infligé aux peuples colonisés. Je ne dis pas que cette soif d’en découvre pour recouvrer liberté et véritable indépendance ne soit pas légitime, encore faut-il garder suffisamment de sang froid et de discernement pour l'exercer à bon aloi (c'est à dire de manière appropriée sur le timing et les chances de réussite). En cette affaire, nombre de tenants de la nouvelle oligarchie intellectuelle africaine, loin d’incarner la conscience critique et éclairée de la société africaine face aux défis colossaux de la mondialisation et de la mauvaise gouvernance, se sont malheureusement mués en alliés objectifs de politiciens corrompus et souvent sans envergure d’homme d’Etat, contribuant à fragiliser les efforts encore balbutiants pour instaurer la démocratie et la bonne gouvernance en Afrique, continent où ces valeurs peinent à s’enraciner.

 

D’éminents intellectuels et personnalités africains se sont exprimés lors de cette crise ivoirienne, dont la phase critique a duré 5 mois, entre l’apparition des premières tendances de résultats du second tour fin novembre 2010 jusqu’à la chute et la capture de Laurent Gbagbo en avril 2011. C'était un sentiment d’incompréhension que m’a inspiré le cris de Gaston Kelman : "Où étais-tu (communauté internationale) donc quand Nelson Mandela croupissait dans les geôles de la honte et du racisme ..." [3]. C'est bien la pression de cette même communauté internationale qui a contraint le régime d'apartheid à plier, pendant que dans les manifestations anti-apartheid (j'ai participé à quelques unes à Paris dans les années 80), on avait peine à trouver un nombre conséquent de manifestants de race noire ! Faut-il rappeler ici que pendant ce temps, la Cote d’Ivoire d’Houphouët Boigny, le Gabon d’Omar Bongo jusqu’au Zaïre de Mobutu (République démocratique du Congo actuel), des pays bien Africains, collaboraient plus ou moins ouvertement avec le régime de l’apartheid ? C’était un sentiment de douleur que j’ai éprouvé lorsque sous la plume de Guy-Patrice Lumumba, homme politique congolais, fils du héros panafricain Patrice Émery Lumumba, j’ai lu le 23/12/2010 : "J'affirme mon soutien au combat du président Laurent Gbagbo pour une Afrique libre et indépendante". La teneur de nombreux articles publiés sur ce conflit par de nombreux Africains a semblé être plus motivée par l’obsession de régler son compte à l’ex puissance coloniale, la France, au point de donner parfois le sentiment que les souffrances endurées par le peuple ivoirien en entier étaient reléguées à un second plan [3]. J’ai souvent été en profond désaccord avec les points de vue développés dans cette logique là. Non pas que je ne sois pas d’accord avec ces auteurs sur les dangers d’une confrontation armée et sur les risques qu’une intervention étrangère fait peser sur l’indépendance et la souveraineté des peuples africains, nous étions en parfait accord là dessus. Mon désaccord portait sur le fait que la responsabilité du pourrissement de la situation fut exclusivement attribuée aux puissances étrangères (occidentales), et que les seules responsabilités africaines ne soient que le fait d’agents africains manipulés par l’occident. Des acteurs africains ont bel et bien eu leur part de responsabilité majeure en propre, qu’il convient de reconnaître et d’assumer. L'anti-impérialisme ne doit pas conduire à rejeter par principe tout ce qui est soutenu par l'occident, au risque de jeter le bébé avec l'eau du bain.

 

Deux tentations sont revenues de manière fréquente dans les articles parmi les plus commentés à propos de cette crise [3] :

- La tentation de renvoyer dos à dos les protagonistes Ouattara et Gbagbo au motif que trop de sang a coulé. Par une argumentation technique parfois très sophistiquée, ces analyses ont tenté de proposer une issue qui aboutissait le plus souvent soit à l’élimination des 2 prétendants pour privilégier une troisième piste, soit à la légitimation du verdict d’institutions politiques (cour suprême notamment) dont il apparaissait à l’évidence qu’elles étaient inféodées à l’une des parties.

- Le soupçon systématique d’une main invisible et omnisciente de la communauté internationale, de la Franceen particulier, qui imposerait de manière discrétionnaire tous les choix politiques et économiques en Afrique.

 

 

Renvoyer dos à dos

 

Renvoyer tout le monde dos à dos est irresponsable quant aux conséquences qui pourraient en découler (pourrissement de la situation, éternisation de la confrontation, …). Un tel dénis de responsabilité rappelle Ponce Pilate qui, en renvoyant dos à dos un innocent, Jésus, et un coupable, le brigand Barrabas, aurait de fait condamné Jésus, que pourtant il ne croyait pas coupable, à la crucifixion.

 

Renvoyer dos à dos parce qu’il y a risque de sang versé, ou même parce qu’il y a trop de sang versé, est une option dangereuse : elle revient à se laisser submerger par l’émotion, Oh ! Combien compréhensible, suscitée par tant de souffrance humaine inutilement infligée, mais dont il faut savoir s’affranchir et garder la tête suffisamment froide pour rechercher lucidement et trouver des solutions justes et durables. Si une telle logique venait à triompher, il suffirait dorénavant à un adversaire malheureux de tout faire pour pourrir suffisamment la situation pour que la partie adverse cède et consente finalement à un partage du pouvoir. Tout le monde n’a pas forcément tort lorsqu’une situation est bloquée. Lorsqu’il est possible d’établir des responsabilités, il faut avoir le courage de désigner les coupables sans ambiguïté, la tergiversation favorisant le cafouillage dont tout le monde sort perdant.

 

 

Main invisible de l’occident

 

Nombreux ont été les Africains qui ont vu dans ce conflit une occasion de s’émanciper de l’influence de la communauté internationale. Cette communauté internationale, perçue comme prédatrice et exploitant les richesses de l’Afrique à son seul profit, regroupe indistinctement l’ancienne puissance coloniale, la France, dont les ingérences politique et économique sont de moins en moins tolérées par les Africains, l’ONU dont l’action par le passé a montré qu’elle pouvait se faire le complice ou même le bras armé des intérêts mercantiles des grandes puissances occidentales - le cas du Congo est emblématique de ce point de vue, comme le montre le magnifique texte de l’immense écrivain Frantz Fanon "La mort de Lumumba : pouvions-nous faire autrement ?" [5] -, les Etats-Unis dont la puissance impériale donne le sentiment qu’ils ont les moyens d’imposer leur volonté partout dans le monde à tout moment. Aussi puissants qu'ils soient, même les Américains ne sont pas des faiseurs de miracle.

 

Dénoncer indistinctement et systématiquement l'ingérence de la communauté internationale en Afrique peut paraître un peu hypocrite, les mêmes qui aujourd'hui crient à l'ingérence de cette communauté internationale n'hésitant pas le lendemain à courir tous les forums internationaux à la recherche de soutiens aux causes qu'ils défendent. Parfois même, ils fondent toute leur stratégie de défense sur cette seule espérance de la précieuse pression de cette même communauté internationale (Reporters sans frontières a œuvré avec quelques succès pour la défense de journalistes persécutés dans leurs pays en raison de leur activité de journaliste, de même Amnesty international pour la défense des prisonniers politiques, …). Qu'on le veuille ou non, avec la poussée inexorable de la mondialisation, de plus en plus de causes deviennent planétaires, et il est illusoire de penser qu'en quel qu'endroit que ce soit dans le monde, il est possible de s'isoler durablement dans une bulle à l'abris de toute contamination étrangère, ou même simplement en choisissant les combats qu'on doit mener ainsi que les alliés et les ennemis qui vont s'affronter.

 

Si les intérêts de cette communauté internationale n’ont aucune raison d’être strictement alignés sur ceux de l’Afrique, prendre prétexte que la France a des intérêts à défendre en Côte d’Ivoire pour adopter systématiquement une position opposée à celle de la France, même lorsque ce faisant on va à l’encontre des ses propres intérêt, ne parait pas acceptable. Quel Africain n'a pas intérêt à ce que plus aucune élection en Afrique ne soit détournée et confisquée par des pouvoirs corrompus et incompétents? Le hold-up électoral de L. Gbagbo, s'il avait réussit, aurait brouillé l’intangibilité d’une telle position de principe. Bien sûr que la France a des intérêts à défendre, et il serait bien naïf de penser qu’en Afrique, comme partout ailleurs dans le monde, il peut être possible de n’avoir à faire qu’à des interlocuteurs désintéressés et sans arrière-pensées. Ce monde là n'existe pas ! La compétition est permanente et perpétuelle, il faut donc s'y faire et apprendre à défendre ses intérêts au milieu d'autres intérêts qui ne sont pas forcément amicaux. Oui il y aura toujours des interférences, des conflits d'intérêt, et il faudra bien que l’Afrique trouve au milieu de cette lutte permanente pour la survie le moyen de tirer son épingle du jeu, à l’instar des autres peuples qui y parviennent. L’anathème de la naïveté est souvent, trop facilement en Afrique, avancé pour disqualifier définitivement toute position qui ne marque pas une opposition de principe à l’occident. Une telle attitude est dogmatique et rigide, en ce sens que l’Afrique peut parfaitement envisager de manière réaliste une alliance avec l’adversaire et même l’ennemi d’hier, dans la mesure du respect de ses propres intérêts : ceux-ci ne sont forcément et de manière irréductible exclusifs des intérêts de l’occident. Cela n’est pas nécessairement faire preuve de faiblesse que d’accepter dans certaines circonstances un accord de ses positions avec celles de l’occident.

 

L’Afrique peut et doit apprendre à exister par elle-même. Pour cela les Africains doivent d’abord s’affranchir d’archaïsmes politiques d’un autre temps, certains restant figés dans le schéma d'une répartition de rôles qui n’est plus aujourd'hui d’actualité avec la fin de la guerre froide et l’effondrement du bloc de l’Est, comportant un "pré carré français" qu’une entente entre puissances aurait concédé à la gestion discrétionnaire de la France. Une des manifestations flagrantes de ces réflexes hérités du passé se traduit par le sentiment éprouvé par de nombreux Africains, qu’une carrière politique ne peut se faire en Afrique qu’à travers le destin que la France veut bien façonner à l’homme qu’elle a choisi pour l’incarner (du moins dans les anciennes colonies françaises). D’où la tentation fréquente chez ceux des Africains francophones nourrissant des ambitions politiques d’aller chercher des appuis auprès des autorités françaises, avant même d’avoir élaboré un programme politique, avant même d’avoir une idée des choses à mettre en place si le destin les portait au pouvoir. Cette tendance aux rapports infantilisants entre la France et l’Afrique doit cesser. La classe politique et les milieux économiques en France ont aujourd’hui conscience que la France n’a sans doute plus les moyens de maintenir une telle dépendance. Ils prennent également de plus en plus conscience que cette dépendance est dangereuse à long terme pour les intérêts de la France[6] [7]. Le moment est sans doute venu pour les Africains, de se défaire de certains liens incestueux et stériles liant l’Afrique et la France, afin de reconstruire une alliance basée sur des rapports équilibrés et profitables aux peuples des deux parties. L’Afrique seul a le pouvoir de faire ce pas décisif de l’indignation vers la reconstruction, de la consommation frénétique et passive de tout ce qui est importé de l’extérieur vers la production, la consommation, l’exportation de bien culturels et économiques de l’Afrique vers le reste du monde.

 

Dans le cadre de la dernière crise ivoirienne, la communication maladroite et quelque peu arrogante des officiels français – faisant comme si la France seule dictait le déroulement des événements en Côte d’Ivoire - a pu accentuer le sentiments de certains Africains de n’être que spectateurs du jeu des grandes puissances et de la France sur leur continent. Cela avait quelque chose d’agaçant, et en tout cas était contre-productif. Que la France ait eu une certaine influence dans le contexte de cette crise ivoirienne ne fait aucun doute. Qu’elle ait décidée seule d’agir militairement, et ait eu les coudées franches pour prendre toute décision dans ce conflit est moins certain. Je ne puis croire que le Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki-moon, ou le président américain Barack Obama soient aux ordres de Paris.

 

 

Pour avancer: Leçons de cette crise

 

Les grands équilibres géopolitiques du monde sont aujourd’hui dans une phase de transformation accélérée. Un occident repus et vieillissant doit affronter l’émergence d’autres forces avides de trouver également leur place au soleil, et qui se donnent les moyens d’y parvenir. Cet occident, précédemment triomphant et aujourd’hui en plein questionnement sur son rôle et sa place dans le monde, montre les signes d’une difficulté à s’élever à la hauteur des espérances que la révolution tunisienne a déclenchée dans le monde, en Afrique notamment. Il court le risque de se retrouver du mauvais côté de l’histoire s’il ne trouve pas les ressources nécessaires pour appuyer et accompagner cette révolution en marche. Le monde arabe semble avoir trouvé une autre voie pour aller vers la démocratie et la bonne gouvernance. Une voie différente des moyens habituels qui ont montré leurs limites : terrorisme, guerre civile, coup d'état violent. C'est une révolution pacifique, par le soulèvement populaire non armé, qui ne peut que susciter la sympathie de l'opinion publique internationale devenue de nos jours un acteur majeur dont les politiques même les plus puissantes, les multinationales même les plus importantes, sont obligés de tenir compte.

 

Cette révolution arabe a ouvert un boulevard à l'Afrique noire. L'Afrique noire a elle seule la capacité de s'y engager, si elle décide de hisser ses voiles dans le sens de ce vent de changement, mais elle a également la capacité, la "liberté" de s'en détourner. Il est du devoir de tout Africain de faire en sorte que cette seconde alternative - qui est peut-être tentante pour les générations actuelles d'Africains malmenées par des dictatures brutales et corrompues (certains les ont qualifié de "générations sacrifiées") - ne l'emporte pas. Ni la France, ni les Etats-Unis, ni l’ONU ne peuvent le faire à la place de l’Afrique. Mais il ne doit pas y avoir de doute que cette communauté internationale saura accompagner une volonté populaire clairement exprimée, organisée, déterminée, non violente. Elle le fera par réalisme, parce que c’est dans son intérêt d’être du bon côté de l’histoire. L’Afrique doit avoir conscience que le reste du monde ne fait pas du bonheur de l’Afrique une priorité : seuls les Africains peuvent le faire. Et pour ce faire, l’Afrique n’a besoin de la permission de personne. L’intérêt de l’occident, du moins à long terme, est d’avoir en Afrique des partenaires économiques crédibles, au pouvoir d’achat élevé, afin de développer ses échanges économiques, et pas des consommateurs que l’extrême pauvreté rend inintéressants d’un point de vue strictement économique.

 

Me revient à l’esprit une réflexion de l’homme politique Français Lionel Jospin, déclarant en toute ingénuité, et probablement avec sincérité, qu’il n’avait pas nommé dans son gouvernement (1997-2002) de personnes issues des minorités parce qu’il n’en avait pas trouvé. Quand on ne cherche pas, on ne trouve pas, et quand on ne veut pas chercher, on ne peut pas trouver. Si les Africains ne désirent pas ardemment le changement et le progrès, ils ne parviendront pas à l’obtenir.

 

Au-delà de l’élite intellectuelle, l’élite de la société en général, les chefs traditionnels notamment, a un rôle déterminant à jouer. Je ne puis imaginer que si quelques chefs traditionnels importants et respectés, il y en quelques uns en particulier dans les parties ouest et nord du Cameroun (je n’ai pas dit qu’on ne pourrait pas en trouver dans d’autres régions de ce pays) se lèvent résolument pour réclamer le changement en écho à la voix de leurs peuples, pour dénoncer les fraudes électorales massives que le pouvoir en place aujourd’hui se prépare à commettre lors des prochaines élections présidentielles, je ne peux donc imaginer que ce pouvoir aura les moyens de les faire taire tous, encore moins de les tuer tous. On a vu qu’au Yémen, la prise de position de quelques chefs de tribus importantes a contribué de manière décisive à la chute probable d’un régime qui comme dans le cas du Cameroun, maintenait sur le pays une dictature prédatrice et rétrograde depuis une trentaine d’années [8]. Et un soutien extérieur, fut-il celui de la France, ne pourra être de taille à étouffer et vaincre la fronde de personnalités d’une telle respectabilité, à moins que le régime camerounais et la Francen’acceptent de subir la réprobation unanime de toute la communauté internationale, qui ne manquera pas de s’émouvoir bruyamment si l’intégrité physique de telles personnalités venait à être atteinte ou même seulement attentée. Aucun gouvernement français n’est disposé à affronter cela aujourd’hui, dans le contexte d’une mondialisation accélérée et acceptée par tous des valeurs de démocratie et de liberté.

 

Mais l’Afrique doit conduire son évolution avec lucidité et intelligence. Le combat n'est pas seulement "contre" l'exploiteur, il est aussi et surtout "pour" l'excellence. Un Africains qui se hisse aux premières places de sa discipline, quel qu’elle soit, rend plus de services à l'Afrique que n'importe quel ministre ou opposant politique. Roger Milla, par ses performances sportives, a plus fait pour l'essor et la reconnaissance du football africain que n'importe quelle instance officielle ou débat public. 

 

 

[1]Extrait dudiscours de Martin Luther King : "Au-delà du Vietnam : le moment de briser le silence" (titre original : "Beyond Vietnam : a time to break silence") prononcé le 4 avril 1967 devant une assemblée à l'église Riverside de New York, un an jour pour jour avant son assassinat.

[2]Calendrier des élections en Afrique 2011-2012

Source : http://www.survie-paris.org/calendrier-des-elections-en.html

·15 janvier 2011 : referendum indépendance Sud Soudan (99% pour indépendance)

·23 janvier 2011 : présidentielle et législatives Centrafrique (reportées du 16 mai 2010) (François Bozizé 1er tour 66,08% (CEI) à valider par Cour constitutionnelle dans 15 jours après 23 janvier. ex-président Ange Félix Patassé, 20,10%)

·6 février 2011 : législatives au Cap-Vert (victoire du Parti africain de l’indépendance du Cap-Vert (PAICV))

·18 février 2011 : Présidentielle Ouganda (Yoweri Museveni 68,38 %, au pouvoir depuis 1986)

·31 janvier 2011 : présidentielle et législatives Niger (1er tour 31.1, 2e tour 12.3, investiture 6 avril) : présidentielle : Mahamadou Issoufou Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS) 57,95 % ; Législatives : provisoires Parti Nigérien pour la Démocratie et le Socialisme (PNDS Tarayya), 39/113, parti de Tandja Mamadou, Mouvement National pour la Sociétéde Développement (MNSD Nassara), de Seïni Oumarou, 26/113...

·20 février 2011 : législatives Tchad (report 28 nov 2010) (provisoire MPS Déby + RDP + VivaRNDP : 133/188) + élections locales le 27 mars

·13 Mars 2011 (report 27.2, 6.3) : Présidentielle Bénin (Yayi Boni 53,14% au 1er tour avec des fraudes, mais il aurait gagné au 2e)

·8 avril 2011 : présidentielle Djibouti (M. Guelleh 79,26% mascarade)

·9 avril 2011 : présidentielle Nigéria (57% Goodluck Jonathan) + législative, Etat et gouvernorat (élections législatives, présidentielle et locales reportées aux 9, 16 et 26 avril)

·25 avril (1er tour) et 8 mai 2011 : présidentielle Tchad : fraudes massives et boycott de l’opposition réelle à la dictature (Idriss Déby Itno 88,66 %)

·30 avril 2011 : législatives Bénin

·Septembre 2011 ? : législatives + présidentielle Egypte, 2 tours

·1er octobre 2011 : 1er tour législatives Mauritanie, municipales

·Octobre 2011 ? : présidentielle Cameroun (Biya est tenu d’organiser le scrutin Présidentiel entre le 14 Septembre et le 14 Octobre)

·Octobre-novembre 2011 : législatives + présidentielle Madagascar (report du 3 mars) (risque report en juillet 2012)

·Octobre 2011 : élections législatives et présidentielle au Liberia

·Octobre 2011 : élections législatives et présidentielle en Zambie (Rupiah Banda contre opposant historique Michael Sata

·23 octobre 2011 : Assemblée Constituante Tunisie (report du 24 juillet)

·Novembre 2011 : présidentielle Gambie

·Novembre 2011 : Législatives Guinée Conakry

·28 novembre 2011 : présidentielle et législatives RDC

·Décembre 2011 (report du 23 avril 2011) législatives Gabon (risque report en 2012)

·Février 2012 : présidentielle Sénégal (date connue le 18.12.2011)

·Avril 2012 : présidentielle Mali (fin mandat Amadou Toumani Touré)

·Mai 2012 : législatives Burkina Faso

·Juillet 2012 : législatives Mali

·Juillet 2012 ? : législatives Cameroun

·2012 (report février 2011) : Présidentielle Zimbabwe sur nouvelle constitution après massacres 2008 et législatives

·2012 : législatives Congo Brazzaville

[3]Voici les liens vers certains quelques uns des articles référencés dans ce document, qui ont été publiés par d’éminents intellectuels et personnalités au cours et sur cette crise ivoirienne.

·Article d'Achille Mbembe et Celestin Monga sur la crise ivoirienne publié le 26 janvier 2011 sur le site internet Mediapart : http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/260111/cote-divoire-la-democratie-au-bazooka

oMohamadou Gamdji fait une analyse critique particulièrement limpide et argumentée de cet article dans la publication suivante : http://www.journalducameroun.com/article.php?aid=8495

·L’article de Pierre Sané fait une chronique pointue de l’échec annoncé de ces élections ivoiriennes : http://www.ladepechedabidjan.net/Pierre-Sane-Les-elections-de-Cote-d-Ivoire-Chronique-d-un-echec-annonce_a1540.html

·Les articles suivants exposent une dénonciation rhétorique, presque rituelle, de l’ingérence étrangère et de l’occident paré de tous les vices, par opposition à une Afrique victime et infantilisée, qui serait inocente ou simplement contrainte à un ecomplicité criminelle.

oLettre ouverte un peu surréaliste de l’écrivain Calixte Beyala à Bechir ben Yahmed :

http://www.camer.be/index1.php?art=12646&rub=24:21

oArticle publié le 04 Janvier 2011 par Tierno Monénembo dans les colonnes du journal Le Monde :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/01/03/l-onu-recolonise-l-afrique_1460370_3232.html#ens_id=1445146

Article repris in extenso ici : http://xalimasn.com/lonu-recolonise-lafrique/

Le point de vue de Gaston Kelman publié sur le site Grioo.com le 31/01/2011 :

http://www.grioo.com/ar,la_crise_ivoirienne_vue_par_gaston_kelman_pouvais-je_rester_sourd_a_tant_de_souffrances_baffouees_,20494.html

·L’interview de Jean François Probst, un éminent spécialiste Français de l’Afrique, sur Kernews, au cours duquel il déclare : « Je crois que Gbagbo est plus proche de Mandela que de Mugabe.»

http://www.camer.be/index1.php?art=12579&rub=6:1

Les propos de ce consultant international en communication, auxquels certains africains ont été sensibles, devraient être considérés avec circonspection. Monsieur Jean François Probst prétend se soucier de l'indépendance de l'Afrique, mais se désole dans le même temps que le renforcement de la présence américaine et chinoise en Afrique se fasse au détriment de la France. LaFrance aurait-elle vocation à mieux défendre les intérêts de l’Afrique ?

[4]« La françafrique », livre majeur de François-Xavier Verschave paru en 1998 aux éditions Stock.

[5]in Afrique Action, n°19, 20 février 1960, texte repris dans les écrits politiques de Frantz Fanon rassemblés dans son livre posthume "Pour la Révolution Africaine" (1964).

[6]« Comment la France a perdu l’Afrique », livre de Antoine Glaser et Stephen Smith paru en 2005 aux éditions Calmann-Lévy.

[7]Le Medef (Mouvement des Entreprises de France), principale organisation patronale française, repense les relations économiques entre la Franceet le continent africain :

http://www.grioo.com/ar,france_quand_le_medef_repense_ses_relations_avec_l_afrique,21287.html

[8]Jeudi 11 août 2011, Saba news, agence nationale et officielle de presse de la République du.Yémen, rapporte qu’en échange de son immunité, le président yéménite Ali Abdallah Saleh aurait accepté de ne pas contester le plan de transition élaboré par les monarchies du Golfe, les Etats-Unis et l'Union Européenne.

 

 

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Published by Juliette Abandokwe - dans Panafrique
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