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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 22:42

11 avril 2000
Daniel Bekoutou


Exercer le métier de journaliste en Afrique, c'est choisir de traverser un champ de mines à minuit. Cette boutade d'un confrère italien, loin de son caricature simpliste, réflète, en réalité, tous les risques auxquels sont exposés, au quotidien, les journalistes africains. Intimidation, destruction de matériels, arrestation arbitraire, menaces de mort, bref, tout un arsenal de terreur est mis en oeuvre par les régimes militaires (comme celui de Idriss Déby au Tchad) pour étouffer la presse indépendante. Celle qui, par sa liberté donne souvent une mauvaise conscience aux gouvernants.

Au Tchad, en effet, le professionalisme journalistique se paye parfois par un sacrifice suprêm: la mort. Le 1 Janvier1992. Maxime Kladoumbaye, journaliste à l'hebdomadaire N'djaaména-Hebdo, a été abattu par les agents de l'état. Une année après, Djérabé Déclaud conut le même sort tragique. Présentateur à la télévision (un média d'Etat), il a reçu deux balles dans le dos; alors qu'il venait de quitter les locaux de la télévision après avoir présenté la dernière édition du journal du soir. Bien d'autres ont été tués par empoisonnement (Néhémie Bénoudjita, brillant directeur de publication du journal Le Temps) ou injustement incarcérés (Coumbo Singa Gali, directrice de publication de l'Observateur et un autre confrère du même journal).

On le voit, même si elle prend souvent des formes insidieuses, l'élimination des journalistes au Tchad est en passe de devenir un fait banal impuni. Face à tous ces risques, à la fin des mes études en journalisme (Novembre 1994), j'ai décidé de m'installer à Dakar. Journaliste-reporter au quotidien Walfadjri, je m'occupais essentiellement des questions de droits de l'homme, d'environnement et de santé.

A 8000 km du Tchad, le Sénégal n'offre pas, pour autant, une garantie de sécurité pour le journaliste Tchadien que je suis. L'affaire Hissene Habré éclate en fin Janvier. Un tribunal Senegalais prit la decision exceptionnelle d'inculper l'ancien dictateur Tchadien, qui vivait à Dakar depuis dix ans déjà, de violations de droits de l'homme tel que la torture et la detention illégale de plusieurs centaines de gens. Mon enquête a permit aux organizations de droits de l'homme locales a établir les bases des charges contre Habré.

Pour les barbouzes de l'ancien président tchadien, M. Békoutou devient la cible à atteindre. Des coups de fils anonymes de menaces de mort ont été enregistrés à mon domicile et à la rédaction de Walfadjri. En substance, on m'a dit "tu dois assumer ton engagement dans l'affaire Habré jusqu'au bout." Pour des gens qui ont la gâchette facile, et dont leur performance criminelle est de notorieté publique (40.000 mort en huit ans de règne, 1982-1990), de telles menaces ne soufrent d'aucune ambiguité.

Mais quel a été mon crime? Peut-être, celui d'avoir oser publier un dossier dans Walfadjri (no 2360 du Mercredi 26 Janvier 2000) avec des révélations fort gênantes concernant la disparition de deux Sénégalais dans les prisons de Habré. Les autorités Sénégalaises n'étant apparemment pas informés d'un tel forfait, le journaliste Tchadien ne devait pas en faire mention dans la presse, au risque de mettre Hissene Habré et sa bande en mal avec un état généreux qui leur a accordé asile. Voilà pourquoi, à leurs yeux, je ne suis plus journaliste mais un "traitre Tchadien" ayant écrit des articles avec l'intention de nuire à Hissene Habré et ses partisans. Enfoncer des gens qui sont déjà dans de sales draps judiciaires.

Or, il ne s'agit ni d'une trahison ni d'un quelconque réglément de compte. La mort des Sénégalais, des Nigériens, des Camerounais, des Français ... sous ce régime tyrannique est un fait sacré, avéré. L'écrire est un devoir de vérité, une exigence d'honnêteté imposés par notre déontologie. Dire autre chose n'est que calomnie.

Par ailleurs, en tant qu'attaché de communication auprès des Ong, mon rôle a été de fournir aux enquêteurs certaines statistiques sur les crimes, des données relatives à la problématique de l'antagonisme ethnique au Tchad, des indications historiques du conflit armé, la recherche des victimes résidant à Dakar et les convaincre à poser plainte contre Habré. Ce travail a été réalisé dans la plus grande discretion, pour éviter de mettre la puce à l'oreille du Pinochet Africain. A défaut, l'oiseau pourrait s'envoler.

Mais, un jour avant le dépôt de la plainte (Lundi 24 Janvier), ma tâche s'est avérée plus difficile. Elle a consisté de convaincre les confrères de la presse locale et les correspondants des médias internationaux, friands de scoop, de différer la publication des articles concernant Habré au lendemain du dépôt de la plainte, c'est à dire le Mercredi 26 Janvier 2000.

Les journalistes ont mis l'information sous embargo, et la stratégie à fait mouche. Mercredi 26 janvier, vingt quatre heures après le dépôt de la plainte au tribunal hors classe de Dakar, la presse locale et internationale firent un tir groupé sur Habré. A la grande surprise de l'ancien dictateur et de ses affidés. Le réveil fut brutal pour eux; ils sentaient le sol se dérober sous leurs pieds. Le même jour (Mercredi), la justice Sénégalaise s'est déclarée compétente pour juger le dictateur. Pour parer à toute éventualité, il s'ensuivra une mesure conservatoire déployant les gendarmes au domicile de Hissene Habré.

Au regard des hostilités sucités par mes articles, et surtout les risques persistants d'atteinte à mon intégrité physique, l'Organisation nationale des droits de l'homme (Ondh) et la Fédération internationale des droits de l'homme (Fidh) ont organisé, de façon discrète, mon exfiltration de Dakar vers Paris.

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Published by Juliette Abandokwe - dans Tchad
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