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12 juin 2010 6 12 /06 /juin /2010 19:45

11 juin 2010

La Directa

 

Entrevue avec Marcial Abaga Barril, acteur social et militant politique en Guinée Équatoriale 

Le numéro 187 de l'hebdomadaire catalan "La Directa : Setmanari de comunicacio", en date du 9 juin 2010, publie une intéressante interview de Marcial Abaga Barril, 35 ans, militant de la CPDS, le principal parti d'opposition dans le pays, et qui fut même Secrétaire général des Jeunes de cette formation politique de 2005 à 2010. Par ailleurs, militant de l'ONG "Sensación del Joven Futuro" (SEJOF), il fut à ce titre membre de la Commission nationale, responsable de la mise en œuvre de l'ITIE, de 2008 à 2010.
(Traduction du catalan : Fernando)

« La Guinée équatoriale vit sous le régime de terreur de Teodoro Obiang depuis trois décennies. Cela fait quinze ans que, dans l'ancienne colonie espagnole, on a découvert des gisements de pétrole qui garantissent l'impunité internationale d'Obiang. Marcial Abaga, âgé de 35 ans, lutte pour le changement dans son pays depuis presque deux décennies comme membre de l'ONG Sensacion del Joven Futuro et comme militant du parti d'opposition Convergence pour la Démocratie Sociale (CPDS).

Comment vit-on comme opposant politique en Guinée ? 

Devenir un opposant, c’est décider de vivre dans la marginalité, consentir à de ne pas vivre confortablement et à être menacé en permanence. Moi, je dis que je suis en liberté provisoire parce que n'importe quel jour il peut se passer quelque chose et, du jour au lendemain, on peut me jeter en prison.

Quand as-tu as décidé de faire ce pas ? 

Je suis entré très tôt dans la CPDS par colère et par haine. En 1991, ils ont tué mon père, bien qu'il n'était pas engagé en politique et qu’il n’était pas un opposant. Simplement, quelqu’un de proche du régime au pouvoir lui avait laissé de l'argent et, quand il a vu qu'il ne les rendait pas, on a jugé le motif suffisant pour le torturer et le tuer. À ma mère, ils lui ont mis des piquants aux organes génitaux. 
Parvenu au bout de ma colère, j'ai compris que ce n’était pas tenable : à seize ans, je me suis engagé dans le militantisme social et politique et je suis entré à la CPDS. Après toutes ces années, je pense aujourd’hui que si on entre en politique par haine et avec un désir de vengeance, on n'obtient rien. Moi, je suis maintenant capable de pardonner à mes adversaires, mais ils doivent être punis et cela doit se faire à travers un jugement afin qu'ils répondent de toutes les exactions qu’ils ont ont commises.

Quel était alors le contexte ? 

Obiang a pris le pouvoir le 3 août 1979 et, dès cette date la répression a commencé. Mais, en 1989, avec la fin de la Guerre froide, l'U.R.S.S. a disparu et, en Afrique, les nouveaux programmes de développement ont inclus une exigence nouvelle : la démocratie. Les U.S.A. et l'Europe donnaient de l’argent aux pays africains à condition qu'ils se démocratisent. 
En 1991, la Guinée a rédigé une nouvelle constitution et a accepté le multipartisme. Il y eut alors une période très brève qui pourrait être appelé l’âge d’or de la démocratie guinéenne pendant laquelle des gens comme moi pouvaient devenir être conseillers municipaux.
Mais, en 1995, on découvrit du pétrole, qui offrit au gouvernement une soudaine indépendance. Beaucoup d'entreprises nord-américaines voulurent en profiter et ceci fit se taire beaucoup de voix jusqu’alors critiques.

Sur le plan social et des Droits de l'Homme, tout continue donc comme avant ?

Le gouvernement montre une apparente sincérité, mais, en pratique, ce n’est pas une réelle ouverture. Avec le pétrole, il a augmenté le petit cercle de riches tandis que la pauvreté a augmenté parmi la population. En ce qui concerne les Droits de l’Homme, vis-à-vis de la communauté internationale il fait en sorte que les violations ne soient pas aussi visibles comme elles l'ont été pendant les années 1990, mais elles existent toujours. Un exemple : on vient de terminer un procès contre des opposants accusés d'avoir tenté d'assaillir le palais présidentiel. Le tribunal a établi que les accusés étaient innocents et il a décrété leur remise en liberté immédiate, mais non seulement ils n'ont pas été libérés mais on les a envoyés dans les pires cellules.
Le signe d'ouverture est que les tribunaux ont agi correctement, mais, en revanche, les accusés sont toujours en prison, ce qui met en évidence que l'ouverture n’est pas réelle.
Un autre exemple : Autrefois, les commissariats de police étaient situés au cœur de la ville et les piétons pouvaient entendre les cris des détenus ; maintenant ils sont placées à l’extérieur des villes, de sorte qu'on continue à frapper les détenus, mais plus personne ne les entend.

A chaque fois que des élections sont organisées, l’opposition dénonce systématiquement  la fraude. Pourquoi continuez-vous à participer à cette farce ?

C’est vrai, nous avons toujours dénoncé la fraude, mais c'est que systématiquement il y eu de la fraude. Ceci dit, il faut se poser une autre question : quel sens cela aurait d'avoir un parti politique en Guinée sans qu’il participe au processus démocratique ?
C’est dans le processus électoral qu’on propose des alternances. Nous les avons toujours gagnées et Obiang les a arrangées. Mais nous devons y participer parce que nous sommes une force politique et, en Guinée, il n'y a pas d’autre moyen pour faire parvenir notre message à la population.

Mais ceci permet à Obiang de donner à son régime une apparence démocratique, au moins vis-à-vis de l'extérieur. 

Actuellement, les silences de la communauté internationale permettent à Obiang de déplacer de l'argent. Sa légitimité ne dépend pas de ce que notre parti participe ou non aux élections, mais en revanche, si nous y participons, le peuple de la Guinée est informé de certaines réalités et d’une possible alternance.

Vois-tu venir un changement à moyen terme ?

Le changement est en marche et il y a beaucoup de gens qui y aspirent en Guinée. Ce qui manque c’est que la communauté internationale - la France, l'Espagne, les U.S.A. - exige aussi des changements en Guinée. Tant que ces pays ne s’impliqueront pas, dans bien des domaines où des progrès sont possibles, rien ne se fera. Et cette option paraît très peu crédible compte tenu de la politique pétrolière de ces pays. Les êtres humains devraient toujours passer avant toute autre chose, mais si ces pays sont régis par leurs intérêts économiques et abandonnent à son sort le peuple de la Guinée, l’Occident se rendra complice de ce qui surviendra. 

Et une solution par les armes ?

La voie des armes n’est pas une solution car elle te rend captif d’engagements envers les soldats et les gouvernements étrangers qui ont soutenu le coup d’Etat, à qu’à cause de cela tout devra alors être fait pour satisfaire leurs exigences et non pour le bénéfice du peuple.
Or, le seul engagement qui doit être pris est devant le peuple. Moi, je suis démocrate et je travaille dans le secteur social, alors je crois que le peuple est l'unique force légitime.

Y-a-t-il une mobilisation sociale ou bien vit-on plutôt dans la peur ?

Il y a surtout du silence, mais le silence est imprévisible. Parfois, une personne se lève parce qu'elle ne n’en peut plus et on ne sait pas ce qu’elle est capable de faire. Je connais des gens qui étaient assis et, d’un seul coup, sont devenus agressifs, sortant nus dans la rue avec une machette à la main. La révolte et tout ce qui s’ensuit ne prévient pas, mais nous devons essayer que cela n’arrive pas. 

Quelle est ton opinion concernant le gouvernement en exil de Severo Moto ?

Comme Guinéen, je crois que c’est sans intérêt. Pour faire des choses pour la Guinée il faut être en Guinée. Quand le gouvernement en exil fait une déclaration, ils ne vont pas chercher les membres de ce cadre, mais ce sont les personnes qui vivent dans les petits villages guinéens qui en subissent les conséquences. Le gouvernement en exil ne fait que du bruit tandis que d'autres meurent. Il faut agir de l’intérieur et qu'un jour si ils te frappent, te torturent, te tuent, que tu meures alors convaincu que tu œuvres pour le peuple. 

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Published by Juliette Abandokwe - dans Guinée Equatoriale
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