Textes de Juliette

7 mai 2013
Juliette Abandokwe


Notre camarade tchadien Makaila Nguebla, blogueur et résistant infatigable contre la tyrannie d'Idriss Deby, a été arrêté mardi après-midi 7 mai 2013 à Dakar, après la visite du ministre tchadien de la justice dans la capitale sénégalaise.

Résidant à Dakar depuis plusieurs années en tant que réfugié politique, Makaila est l'un des principaux pourfendeurs du régime de Déby, qui règne sans partage sur le Tchad avec sa famille depuis plus de 20 ans.

Nous demandons instamment aux autorités sénégalaises de faire preuve de clairvoyance et de respecter les droits de notre frère en tant que réfugié, tout comme elles respectent inconditionnellement l'exil de Hissène Habré depuis passé 20 ans, malgré les importantes charges de crimes contre l'humanité pesant contre lui.

Nous demandons à la jeunesse sénégalaise de réclamer des comptes au gouvernement sénégalais qu'elle a élu, dans le cadre d'une grave violation des droits du réfugié et de la personne humaine, qui constitue en passant une grave menace pour l'image d'un Sénégal souverain et démocratique.

Aux acteurs de la société civile du Sénégal et d'ailleurs, et aux associations de défense des droits de l'homme, nous demandons de réclamer haut et fort les motifs de l'arrestation de Makaila, de localiser le lieu et ses conditions de détention, de s'assurer qu'il bénéficie d'une défense ad hoc, et de suivre avec une attention soutenue la potentielle extradition de Makaila vers le Tchad.

Nous dénonçons très fermement l'illégalité de l'arrestation de Makaila Nguebla, qui ressemble très grossièrement à un délit d'opinion et de presse sur une terre qu'il pensait d'asile.

 

 

Qui est Makaila Nguebla?
Source: Leral.net

 

La plume combattante

 

Makaila Nguebla est d’origine tchadienne. Voilà maintenant six ans depuis qu’il est établi au Sénégal. Son pays d’accueil. Pays d’exil. Musulman pratiquant, il a été chassé de la Tunisie juste après avoir obtenu sa Licence en Information en Administration commerciale à l’Institut Gamarthe de Tunis. Son engagement politique et citoyen et son amour pour le Tchad sont passés par là.


Après ses études secondaires au Tchad, Makaila, comme l’appellent les proches, jette son dévolu sur la Tunisie. C’était en 1999. Il entame des études supérieures. Quelques années plus tard, Makaila obtient sa Licence en Information en Administration commerciale. L’obtention de son diplôme supérieur coïncide avec la publication de ses premiers textes engagés pour dénoncer la situation politique tchadienne. Un texte publié dans la rubrique Vous & Nous de l’hebdomadaire international Jeune Afrique sonna le glas au séjour tunisois et tunisien de Makaila. « Le gouvernement de Ndjamena a fait des pressions sur les autorités tunisiennes pour que je quitte la Tunisie », raconte-t-il.

De la Tunisie au Sénégal …

Cette expulsion marque le début d’un engagement politique et citoyen sans faille du jeune Makaila. Avec armes et bagages, il fait un détour à l’ambassade du Sénégal à Tunis. Coup du destin : un visa lui est accordé. Il dépose son balluchon au pays de la Teranga. Avec son statut d’exilé politique, il milite à la Rencontre Africaine de Défense des Droits de l’Homme (Raddho), noue des contacts et explique le sens de son combat et les raisons qui l’ont mené au Sénégal. La Raddho l’a beaucoup aidé à parfaire et réussir son intégration au sein de la société sénégalaise. « L’hospitalité sénégalaise à mon égard, c’est touchant. Mon combat est partagé par tous les Sénégalais », explique Makaila.

Makaila est issu d’un mariage entre un père d’ethnie Mbaye et d’une mère Hadjarai. Il s’habille d’une manière soft et très simple et détendu. En ce second mercredi du mois d’avril, la température est clémente dans le quartier où il est logé, non loin de l’avenue Bourguiba de Dakar. Assis sur une chaise blanche en plastique, il a les yeux rivés sur le moniteur de son ordinateur portable, l’air pensif et les doigts sur le clavier, tournant le dos à son balcon qui offre une magnifique vue panoramique sur une partie de Dakar. Il alimente quotidiennement son blog, rédige quelques textes, corrige des articles et lit le fil des commentaires de son blog (makaila.over-blog.com).

La force d’un blog

Ce blog est très suivi et traite principalement de l’actualité politique tchadienne. « C’est un moyen d’expression parce qu’au Tchad, les médias sont étouffés, la société civile réduite au silence et l’opposition est presqu’inexistante. Il n’y a pas d’alternatives au Tchad. Les Tchadiens sont bâillonnés face à un pouvoir qui refuse l’ouverture médiatique et démocratique. Seule une médiatisation peut dénoncer la situation qui prévaut au Tchad. Ce blog c’est l’interface entre les Tchadiens et l’international », souligne-t-il. Ce blog c’est son «arme ». Au moment où ses autres frères s’engagent dans l’opposition armée tchadienne, pour combattre le pouvoir d’Idriss Deby Itno, lui, à travers sa « plume combattante », lance des roquettes sur la « gestion opaque des ressources du Tchad », mitraille la « démarche autocratique des autorités tchadiennes » et pilonne « l’absence de démocratie et d’ouverture médiatique » dans son pays d’origine. « Ce blog est alimenté par mes textes, les contributions d’amis tchadiens et africains », dit-il.

Les bâtons dans les roues de la liberté d’expression

Ce blog, avec un fort taux de pénétration quotidien et la qualité des textes publiés, a fait l’objet d’un reportage de la part d’Africa 24. Une équipe de cette chaîne africaine, basée à Paris, a fait un aller-retour Paris-Dakar-Paris pour voir en chair et os l’homme, le blogueur qui « empêche au pouvoir de Ndjamena de dormir sur ses deux oreilles ». A l’instar des régimes tyranniques qui essaiment dans le continent africain, ce succès est mal digéré par Ndjamena. Il reçoit souvent des menaces à travers les commentaires de son blog : « Les menaces ne peuvent pas me dissuader de continuer le combat. Je mène cette lutte pour le bien-être des Tchadiens, pour une justice sociale équitable, une liberté politique et l’égalité entre tous les Tchadiens.» Pourquoi une révolution tchadienne à partir du net ? Une option qui serait souhaitable parce de rien, le président tchadien, Idriss Deby Itno, est au pouvoir depuis 1990. Vingt ans de règne sans alternance !

Outre les menaces, le renouvellement de son passeport est bloqué sans aucune explication valable : « Les autorités tchadiennes ont refusé de me confectionner un autre titre de voyage. La date de mon passeport est expirée mais jusqu’à présent pas de renouvellement ». Les démarches faites par sa famille établie au Tchad sont vaines. Elle est toujours renvoyée aux calendes grecques. Ce refus empêche à Makaila de voyager et de porter, dans d’autres contrées, les revendications du peuple tchadien et de bien mener son combat. Il tente d’expliquer ce comportement des autorités étatiques de son pays : « Au Tchad, tu ne peux pas s’afficher politiquement en toute liberté. Si tu ne fais un acte d’allégeance au pouvoir tu es condamné à vivre éternellement dans l’opposition avec tous les risques qui peuvent en découler.»

Homme politique, cyber activiste, altermondialiste – participation au Forum social mondial de Dakar 2011 et co-rédacteur de la Charte mondiale des Migrants – et militant des Droits de l’Homme, Makaila assiste les réfugiés politiques guinéens, mauritaniens, ivoiriens, etc. Dynamique et de commerce facile, il développe un sens élevé du partage. Des discussions et débat sur la politique africaine le passionnent. Des appels par-ci et des mails par-là, Mak – son nom autre surnom – informe la presse sénégalaise et étrangère de ses prochaines activités. Des activités qui tournent essentiellement au tour de conférences de presse (sur la situation politique tchadienne), d’exposés et de présentations des figures politiques tchadiennes. Avec un carnet d’adresse bien fourni, Makaila passe souvent sur Radio France International (Rfi), Bbc Afrique, Africa N°1 et sur des chaines de télévisions sénégalaises pour dénoncer l’attitude du gouvernement de Deby. « Je dis non à la confiscation du pouvoir par un clan, non à la gestion calamiteuse des ressources du pays et non à l’absence d’alternative politique », clame Makaila. Il s’offusque également du fait que « le peuple tchadien n’est pas consulté quand il s’agit de prendre les grandes décisions sur l’avenir du pays. Ce constat triste est à dénoncer.», lance Makaila. Il appelle la France et la communauté internationale pour qu’elles soient plus vigilantes sur la situation au Tchad. Son seul souhait est : « Que la démocratie soit effective au Tchad.»

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