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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 02:32

Relu pour vous....

Joseph Ki-Zerbo

 

Il appartient aux Africains de découvrir, d’inventer de nouveaux paradigmes pour leur propre société

Extraits de A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein, Editions d’en bas, l’Aube, Eburnie, Ganndal, Jamana, Presses universitaires d’Afrique, Ruisseaux d’Afrique & Sankofa et Gurli, 2003. 

 

Ki-ZerboAvant de dépasser le développement endogène, il faudrait d’abord l’atteindre ! Je pense que nous avons eu de la peine à faire admettre cette formule, ce paradigme, ce modèle. Je me rappelle que nous étions dans les années soixante-dix une poignée de personnes à militer pour cette formule de développement endogène. L’Unesco elle-même n’était pas très disposée à entendre parler de cette formule qui apparaissait comme quelque chose de rétrograde une sorte de retour à un passé révolu, à une autarcie. On nous reprochait de ne pas vouloir entrer dans la modernité occidentale, considérée comme la seule modernité. Mais nous avons fait comprendre que le développement endogène a existé dans tous les pays développés du monde et que nous ne recherchions pas un transfert des modes actuels de développement des pays développés vers les pays pauvres. Car non seulement nous ne pouvons pas recopier le modèle actuel des pays riches, mais nous ne pouvons pas reprendre, purement et simplement, la ligne d’évolution, l’itinéraire suivi pendant des siècles par les pays aujourd’hui développés. Il faut en effet rejeter, refuser le modèle linéaire du développement. Malheureusement, beaucoup de gens conçoivent le développement comme une course olympique où les peuples sont les uns derrière les autres.

 

D’après ce que les historiens savent, aucun peuple ne s’est développé uniquement à partir de l’extérieur. Si on se développe, c’est en tirant de soi-même les éléments de son propre développement. En réalité, tout le monde s’est développé de façon endogène. Personne ne s’est installé sur la place publique en tendant sa sébile dans la main en attendant d’être développé. Si l’on voulait représenter par une figure géométrique ce type de développement idéal, il faudrait le voir comme une spirale ascendante ou comme le paradigme de l’arbre. L’arbre est enraciné, il puise dans les profondeurs de la culture sous-jacente, mais il est ouvert aussi vers des échanges multiformes, il n’est pas emmuré et scellé. Donc, c’est en étant profondément enraciné qu’on est prêt à toutes les ouvertures. Comme disait Aimé Césaire : « Poreux à tous les souffles du monde ».

« Le développement, c’est le passage de soi à soi-même à un niveau supérieur »

 

J’ai donné plusieurs définitions du développement, je peux en rappeler deux ici. Le développement, pour moi, c’est le passage de soi à soi-même à un niveau supérieur. J’ai dit aussi que le développement est la multiplication des choix quantitatifs et qualitatifs. Dans ces définitions, il y a des éléments qui permettent de ne pas se laisser enfermer dans le réductionnisme économiciste. Je me rappelle qu’après une de mes conférences sur le développement africain, un étudiant sénégalais a exprimé la même idée en disant : « Monsieur le professeur, vous savez, ce que nous recherchons, ce n’est pas le développement, c’est le bonheur. » Voilà une formulation qui pose le problème autrement.

 

Le développement est un phénomène total qu’il faut embrasser dans sa totalité aussi. Et dans cette totalité, les facteurs culture et éducation sont primordiaux. Toutefois, dans une certaine pensée unique de la Banque mondiale, tout fonctionne comme si l’éducation et la culture ne faisaient pas partie du développement, alors que le Programme des Nations unies pour le développement intègre l’espérance de vie et l’éducation dans les normes du développement. Mais comment quantifier la culture pour pouvoir l’injecter dans les indicateurs du développement ? C’est un problème, parce que les aspects les plus intimes du développement sont presque indéfinissables et impalpables, comme le bonheur, la santé, la joie.

 

C’est pourquoi il faut se résoudre à reconnaître qu’il est difficile de classer des pays au niveau du développement. Certes, la science postule, exige même la quantification. Mais des choses exquises, raffinées, sont réalisées dans beaucoup de pays pauvres du monde. Pensez à la cuisine, à l’habillement, à l’artisanat, à l’art ou encore à la finesse et au raffinement des expressions dans certaines langues : ce sont des choses qui rendent l’homme parfait, au plan humaniste, mais qu’on ne peut pas prendre en compte dans l’identification ou le classement du développement.

 

Le rôle central de l’identité

 

C’est par son « être » que l’Afrique pourra vraiment accéder à l’avoir. À un avoir authentique ; pas à un avoir de l’aumône, de la mendicité. Il s’agit du problème de l’identité et du rôle à jouer dans le monde. Sans identité, nous sommes un objet de l’histoire, un instrument utilisé par les autres : un ustensile. Et l’identité, c’est le rôle assumé ; c’est comme dans une pièce de théâtre où chacun est nanti d’un rôle à jouer.

 

Dans l’identité, la langue compte beaucoup. Le siècle qui a commencé verra-t-il le dépérissement des langues africaines ? La lente asphyxie des langues africaines serait dramatique, ce serait la descente aux enfers, pour l’identité africaine.

 

L’échange culturel inégal

 

Les Africains ne peuvent pas se contenter des éléments culturels qui leur viennent de l’extérieur. Par les objets manufacturés qui nous viennent des pays industrialisés du Nord, par ce qu’ils portent de charge culturelle, nous sommes forgés, moulés, formés et transformés. Alors que nous envoyons dans le Nord des objets qui n’ont aucun message culturel à apporter à nos partenaires. L’échange culturel est beaucoup plus inégal que l’échange des biens matériels. Tout ce qui est valeur ajoutée est vecteur de culture. Quand vous utilisez ces biens, vous entrez dans la culture de celui qui les a produits. Nous sommes transformés par les habits européens que nous portons, par le ciment avec lequel nous construisons nos maisons, par les ordinateurs que nous recevons. Tout cela nous moule, alors que nous envoyons dans les pays du Nord le coton, le café ou le cacao brut qui ne contiennent pas de valeur ajoutée spécifique.

 

Autrement dit, on nous confine dans des zones où nous produisons et gagnons le moins possible. Et notre culture a moins de chances de se diffuser, de participer à la culture mondiale. C’est pourquoi un des grands problèmes de l’Afrique, c’est la lutte pour l’échange culturel équitable. Pour cela, il faut infrastructures nos cultures. Une culture sans base matérielle et logistique n’est que vent qui passe.

 

Le rôle de la politique, dans ces conditions, devrait consister à fixer des objectifs stratégiques et à orchestrer l’ensemble de la production culturelle dans le cadre d’un projet qu’on nourrit à partir des sources africaines elles-mêmes. Mais à condition de les refonder sur des bases matérielles et logistiques solides dans le cadre d’une économie industrielle leur permettant de se reproduire. Il faut infrastructurer nos cultures pour les pérenniser. Le djembé ne suffit pas, pas plus que le Mac Donald’s ne suffit pour affirmer et diffuser la culture américaine.

 

Le risque du repli sur soi

 

Deux tendances contradictoires risquent d’écarteler les sociétés du Sud : d’une part, le choix de l’insertion internationale, inconditionnelle, avec le rôle prépondérant de la Banque mondiale et du FMI ; d’autre part, la tentation du repli sur soi. Selon moi, le problème n’est pas que les relations soient plus étroites ou non, c’est la nature profonde de ces relations. En réalité, nous n’avons pas tellement le choix. Nous sommes plongés dans le monde au niveau des télévisions, des radios, des ordinateurs, de l’internet. Nous ne sommes pas en mesure de nous déconnecter. Nous n’avons pas la liberté de nous libérer. Nous n’avons pas la liberté d’être non alignés. Aucun d’entre nous n’est véritablement indépendant de cette déferlante qui tombe des pays industrialisés et nous entrave par les chaînes de la production et de la consommation.

 

Il y a aussi un réflexe identitaire de repli sur soi, de recherche de l’autarcie pour se protéger des agressions extérieures, et même des réflexes d’agressivité. Jusqu’ici, la charge de tolérance contenue dans les cultures africaines a empêché l’Afrique au sud du Sahara de basculer dans de telles dérives culturalistes ou intégristes. Mais rien ne dit qu’un jour, quand les frustrations seront très graves et que la paupérisation se sera approfondie, il n’y ait pas de réactions de ce type. Ne serait-ce que pour éviter de telles dégradations, la réflexion par les intellectuels et la proposition de solutions positives s’impose comme des tâches prioritaires du XXIe siècle en Afrique. Un projet collectif doit être non pas un magma décousu de réponses partielles, mais un ensemble organique et vivant : un projet pour l’Afrique, pour un monde solidaire et responsable.

 

Résister à l’infarctus civilisationnel

 

Est-ce que l’érosion lente mais sûre des cultures africaines se soldera par un infarctus civilisationnel définitif, un encéphalogramme plat ? Est-ce que nous vivons aujourd’hui la « chronique d’une mort annoncée » pour les cultures africaines ? Selon moi, dans le court terme, il s’agit plutôt d’érosion. Mais tout espoir n’est pas perdu. Les cultures sont suffisamment armées, intérieurement, pour résister aux agressions les plus délétères. Elles sont protégées par leur pauvreté même qui les empêche de sombrer dans l’aliénation sucrée de la consommation des biens culturels du Nord par déficit de solvabilité.

 

S’il n’y a pas une lutte d’autodéfense permanente, il est évident que la relation entre le Nord et le Sud se soldera par une détérioration très grave et peut-être mortelle pour les cultures. Il y a dans les cultures une vertu vitale qui fait que, même mille ans après, on peut retrouver des éléments encore exploitables pour la vie des individus et des collectivités. [...] À travers les siècles, on a tout fait pour écraser les Noirs et pour qu’ils ne puissent pas se reconstituer. Malgré toutes les violences et toutes les ruses, ils ont maintenu le message de leur culture.

 

Est-ce que les pays du Sud sont en mesure aujourd’hui de changer de cartes ? Est-ce que ces pays réussiront à opérer une synthèse leur permettant de conserver le meilleur d’eux-mêmes et d’intégrer le meilleur de ce qui leur vient de l’extérieur ? Il y a des raisons de dire oui, comme il y a des raisons beaucoup plus prégnantes de dire non. Il y a des efforts dans certains pays comme la Chine et l’Inde de combiner la croissance économique avec un développement culturel issu du tréfonds de leur propre histoire à travers des millénaires.

 

Pour des pays aussi consistants au point de vue démographique, économique, culturel et religieux que l’Inde, on peut espérer qu’ils auront le poids nécessaire pour sauvegarder leur être dans le monde. Cependant, l’influence de l’économie de marché est tellement puissante que sa capacité de nuisance envers les cultures autochtones est fantastique. À mon sens, ce problème constitue un enjeu pour toute l’humanité. Il s’agit de savoir s’il y aura une érosion des cultures locales jusqu’à l’éradication ou bien si on va « laisser fleurir cent fleurs ». Mais personne ne peut préjuger de l’avenir. On ne peut pas anticiper et dire que toute la planète sera soumise à une « pénéplanation » des cultures par clonage généralisé, reproduisant purement et simplement la culture dominante. De toute façon, je prétends que si toutes les cultures devaient être alignées sur celle du Texas, ce serait une perte irrémédiable pour les Texans eux-mêmes : il n’y aurait plus d’enrichissement possible. Le clonage culturel, c’est la fin de la civilisation.

 

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Published by Juliette Abandokwe - dans Panafrique
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